A double tranchant
Publié le 17 novembre 2009
Agnès Marietta a un thème de prédilection, éculé et pourtant indéfectible : le couple. Son écriture se plaît à sonder les mécanismes complexes qui font fonctionner ce binôme. Avec sa nouvelle pièce, « A double tranchant », elle montre à quel point l’écriture peut être brandie comme une arme dans un couple.

Au départ, ils sont deux. Un homme et une femme. Et ils le resteront jusqu’à la fin de la pièce. Pourtant, il n’est pas question que d’eux. Il y a aussi des arlésiennes, leur fille et la jeune demoiselle avec laquelle l’homme est parti. Ces dernières sont source de conflit, tout comme l’est n’importe quel autre sujet abordé par ce couple, divorcé depuis un an.

Elle lui en veut de l’avoir abandonnée pour une plus jeune. De ne plus la désirer, de ne pas la comprendre, de ne pas la rassurer. Mais aussi de voir qu’il a écrit une pièce sur eux, leur intimité, leur vie de couple, sur toutes ces petites choses secrètes qui rythment la vie de deux personnes. Il exhibe la douleur qu’elle a pu ressentir, mais de son point de vue, déformé et mensonger. Elle lui reproche son manque de pudeur, la froideur d’une écriture distanciée, objectivante. Ses mots s’entrechoquent dans un flot de paroles ininterrompu, qu’elle lâche tel un animal blessé : avec hargne et tristesse, colère et détresse, tension et abattement. Bérengère Gilberton, qui interprète ce rôle difficile de victime, choisit un jeu tendu voire crispé, ses gestes secs avortent, son corps angoissé ne bouge que par micro-mouvements. L’agacement apparaît de fait plus ténu alors qu’on l’imaginerait plus virulent, plus expansif.

Lui est ailleurs. Plus introverti, plus à l’écoute, plus abattu aussi. Il intervient peu dans la conversation, si ce n’est pour se défendre, mollement et parfois plus vivement. Il se laisse attaquer sur sa pièce, qu’il a eu besoin d’écrire pour mettre à distance cette relation faite de malentendus, pour extraire la culpabilité que le mal-être de son ex-compagne alimente. Puis, petit à petit, sans crier gare, il reprend le dessus, tente de maîtriser les décharges de son ennemie, en passant par l’autorité, la séduction et la victimisation. Dans ce personnage en retrait dont la devise semble être « la meilleure attaque est la défense », Geoffroy Guerrier peine d’abord à imposer son malaise à cause d’un phrasé trop systématiquement étiré. Ce n’est qu’un peu plus tard qu’il arrive à traduire l’ambiguïté du personnage, tourmenté par une douleur rentrée. Son discours se fait plus net, moins traînant quand sa partenaire, moins accusatrice, commence à se libérer de ses peines.

Couple et perspective

« A double tranchant » est un perpétuel jeu de miroirs. Tout se regarde, tout se met en abîme. Le couple, déjà, qui règle ses amertumes via une pièce sur lui-même. Cette création réveille chez chacun les vieilles angoisses, les lourdes frustrations d’une vie de couple ratée. La confrontation est toujours déplacée sur l’objet « pièce » qui permet de donner plus d’aplomb à deux personnages en fuite : « Ils s’y réfèrent, y cherchent des preuves, noir sur blanc et le texte devient un personnage, à part entière, qui progresse lui aussi et se modifie, à son tour », explique l’auteur et metteur en scène Angès Marietta. Le théâtre est lui aussi constamment mis en perspective, à travers des réflexions sur les relations metteur en scène-comédien, comédien-pièce, intimité-extériorité.

Agnès Marietta propose là une pièce transverse qui, si elle ne semble parler que de l’idée de couple, interroge sur des sujets aussi vastes que l’écriture et la vie. Les digressions sont subtiles, la plume alerte. Et la vision du couple, tristement juste.



Cécile STROUK, Paris

Paris Du 13/10/2009 au 21/11/2009 Les Déchargeurs 3 rue des déchargeurs 75001 Paris Site du théâtre Réserver  

A double tranchant

de Agnès Marietta

Théâtre
Mise en scène : Agnès Marietta
 
Avec : Bérengère Gilberton, Geoffroy Guerrier

Lumières : Nicolas Jappelle