Critique - Théâtre - Villeneuve d'Ascq (Lille)
Toâ
Guitry mis en abîme par ses comédiens mêmes
Par Michel VOITURIER
Le metteur en scène Thomas Jolly l'écrit: "La langue de Sacha Guitry est une langue du trop, de l'excès [...]. C'est une langue vive, bavarde et luxuriante, omniprésente, qui file à toute allure et ne s'arrête que rarement [...]".Voilà pourquoi il a voulu lui enlever sa suprématie prolixe en la mariant avec le geste, un décor sonore très présent, une succession d'accessoires inattendus, un rythme aux variations fluctuantes, des références à diverses formes d'humour.
La pièce s'y prête d'autant plus volontiers qu'elle est, dès le départ, une mise en abîme à plusieurs niveaux. Déjà l'auteur raconte son vécu, se met sur le plateau s'interprétant lui-même, faisant jouer ses épouses par ses compagnes successives... Au surplus, "Toâ" raconte de quelle manière il est en train d'écrire une comédie sur sa vie privée en donnant des rôles à ceux et celles qui l'entourent. Ce qui lui permet de jouer tout en expliquant comment on compose une œuvre dramatique et comment il convient de la jouer.
L'argument constitue donc une mine d'or pour un metteur en scène inventif et pour une jeune compagnie qui aime s'aventurer hors des sentiers convenus. L'évidence s'affirme dès le prologue, pastiche d'un discours à la Sacha, interprété par une femme dont les gestes constituent un langage codé décalé. Le spectateur y apprend, entre autres, que certaines didascalies seront énoncées.
Le rideau s'avère un monumental mur de briques rouges sur lequel bougent les ombres de personnages venant casser, avec fracas, de la vaisselle à l'avant-scène tandis que déferle un magma sonore agressif. Lorsqu'on pénètre ensuite dans le décor sensé représenter une maison bourgeoise, les tables servent de plateau. Des éléments du théâtre à l'italienne d'autrefois s'intercalent, amenés par les protagonistes : rampe, portants, encadrements dorés coulissant...
Mise en abîme et mise à distance
Tout est donc conçu afin de distancier le verbe continu de l'écrivain. Il devient par moments presque musique pure tant il est dit avec une vélocité sans frein. Dans l'inévitable 'tunnel' où l'auteur-acteur monologue sans fin, l'utilisation de micro ajoute une dimension différente dans laquelle l'émotion peut s'insérer discrètement alors que le débit des mots ralentit. La voix off de Guitry vient ironiquement déclamer quelques répliques. Ailleurs, cela reste cavalcade corporelle, parfois à la manière des films muets d'autrefois.
Les choses changent d'identité et d'usage. Une chaussure est un corn et de téléphone, un vrai pneu se confond avec l'envoi d'un message par pneumatique comme au temps d'avant l'informatique. Les praticables finissent en éléments scéniques porteurs d'une information écrite. S'entremêlent sans cesse le burlesque, le clownesque, l'absurde en des trouvailles renouvelées.
Dommage que toute cette énergie perd une part de son impact à cause d'une sonorisation peu performante car dès que le son transite par des micros, les voix perdent de leur audibilité. Dommage que lors des accélérations de débit vocal la diction ne soit pas impeccable et que, du coup, les mots clés échappent à l'entendement. Dommage sans doute qu’à vouloir trop en faire, la troupe laisse un peu de côté le sens des phrases et, à force d'insister sur la distance à prendre avec un texte marqué par son époque et son créateur, semble elle-même un peu distante.
Michel VOITURIER, Lille










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