Les cheveux blonds sont tirés en arrière, le visage est fardé, son corps si élancé flotte dans un costume sombre à rayure. Rien ne vient distraire du visage et des mains de Lutz Förster, tâches claires dans ce décor tendu de noir. "Vous savez, le grand, avec le grand nez". C'est ainsi que Pina Bausch l'avait décrit à son professeur de danse à l'école de Essen. Elle avait besoin de jeunes danseurs pour sa nouvelle production. Il avait 23 ans, elle était déjà établie. Il lui a consacré sa vie d'interprète malgré des escapades pour la compagnie José Limon, Suzanne Linke ou les productions de Robert Wilson.
Il est effectivement très grand Lutz Förster, son nez aussi mais ce sont les bras qui frappent. Démesurément longs, comme ceux de Pina, ils semblent avoir été créés pour s'agiter dans l'espace, prolonger la grâce de l'épaule jusqu'à une main papillon. A 56 ans Lutz Förster ne danse plus beaucoup, il enseigne surtout. Sa carrière d'interprète est derrière lui. Alors il se retourne, invité par le chorégraphe français Jérôme Bel à se raconter depuis les premiers cours de danse de salon jusqu'aux tournées internationales du Wuppertal Theater en Allemagne. Sa parole s’interrompt parfois pour une danse, un pas, un morceau de ballet. On se demande à quel point il a dû chercher, travailler sa mémoire. Ou si tout ça est gravé dans sa chair et son esprit.
Un danseur qui aime parler
Lutz Förster danse peu dans ce solo. Mais il n'abandonne pas l'espace, tient la scène avec trois fois rien de mouvement. Une chaise et un micro sont les seuls artifices mais il s'en saisit avec l'aisance d'un acteur de théâtre. Le danseur allemand s’exprime en anglais, filtre étrange pour s'exprimer face au public berlinois. Mais l'interprète n'est-il pas éternel apatride, entouré de danseurs du monde entier, ballotté de compagnies en chorégraphes, adaptable aux pas comme aux langues. Lutz Förster avoue qu'il aime "parler" sur scène, fulgurance apparue lors d'une des premières productions de Pina Bausch.
Jérôme Bel en profite pour continuer son cycle sur les interprètes commencé en 2004 avec Véronique Doisneau, danseuse de l'Opéra de Paris, puis Pichet Klunchun, danseur et chorégraphe thaïlandais et enfin Cédric Andrieux. Mais, précise le chorégraphe, cette fois-ci il s’agit de danse “libératrice” et non pas “aliénante” comme il l’avait montré dans le solo Véronique Doisneau. Cette si célèbre chanson muette, sur la musique de "The Man I love", c'est Lutz Förster qui l'a rapportée des plages de San Francisco et que Pina a ensuite inclus dans Nelken.
L'ombre de Pina Bausch
Jérôme Bel nous évite l'hagiographie, le pompeux discours des artistes qui se réinventent a posteriori. Lutz Förster n'offre pas une auto-grille d'analyse, il se contente de reprendre presque scolairement, les dates, les lieux, les répétitions, les productions. Tout ce qui fait la matière, le quotidien d'un interprète, aussi talentueux et demandé soit-il. Il lève à peine le voile de son intimité, parce que finalement elle est toujours passée après. Mais il est aussi question de rebellion.
Lorsqu'il claque la porte en plein milieu d'une production de Pina il se trouve "enfantin", "capricieux" mais c'est aussi un acte de liberté. Après les années new-yorkaises, il retrouve refuge à Wuppertal. Les choses ont changé, mais lui continue à dire à Pina Bausch "oui, je veux danser tes pas bien sûr".
Rien sur la mort récente de la chorégraphe dans ce solo plein d’émotion rentrée. Par pudeur peut-être ou simplement parce que ce solo a été monté "avant". Mais en creux, c'est bien la relation entre un danseur et une chorégraphe qui se dessine, un quart de siècle de relations tumultueuses, lassées, fatiguées, ravivées, comme un vieux couple. On devine à son émotion, qu'à 56 ans, Lutz Förster danse maintenant au milieu des disparus. Ce solo magnifique est aussi pour eux.
Stéphanie PICHON, Berlin










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