Lutz Förster
Publié le 13 novembre 2009
Jérôme Bel fait parler Lutz Förster, de la danse, de Pina Bausch, de sa vie d’interprète. Un solo pour danseur-conteur habité par l’absence d’une chorégraphe d’exception.

Les cheveux blonds sont tirés en arrière, le visage est fardé, son corps si élancé flotte dans un costume sombre à rayure. Rien ne vient distraire du visage et des mains de Lutz Förster, tâches claires dans ce décor tendu de noir. "Vous savez, le grand, avec le grand nez". C'est ainsi que Pina Bausch l'avait décrit à son professeur de danse à l'école de Essen. Elle avait besoin de jeunes danseurs pour sa nouvelle production. Il avait 23 ans, elle était déjà établie. Il lui a consacré sa vie d'interprète malgré des escapades pour la compagnie José Limon, Suzanne Linke ou les productions de Robert Wilson.

Il est effectivement très grand Lutz Förster, son nez aussi mais ce sont les bras qui frappent. Démesurément longs, comme ceux de Pina, ils semblent avoir été créés pour s'agiter dans l'espace, prolonger la grâce de l'épaule jusqu'à une main papillon. A 56 ans Lutz Förster ne danse plus beaucoup, il enseigne surtout. Sa carrière d'interprète est derrière lui. Alors il se retourne, invité par le chorégraphe français Jérôme Bel à se raconter depuis les premiers cours de danse de salon jusqu'aux tournées internationales du Wuppertal Theater en Allemagne. Sa parole s’interrompt parfois pour une danse, un pas, un morceau de ballet. On se demande à quel point il a dû chercher, travailler sa mémoire. Ou si tout ça est gravé dans sa chair et son esprit.

Un danseur qui aime parler


Lutz Förster danse peu dans ce solo. Mais il n'abandonne pas l'espace, tient la scène avec trois fois rien de mouvement. Une chaise et un micro sont les seuls artifices mais il s'en saisit avec l'aisance d'un acteur de théâtre. Le danseur allemand s’exprime en anglais, filtre étrange pour s'exprimer face au public berlinois. Mais l'interprète n'est-il pas éternel apatride, entouré de danseurs du monde entier, ballotté de compagnies en chorégraphes, adaptable aux pas comme aux langues. Lutz Förster avoue qu'il aime "parler" sur scène, fulgurance apparue lors d'une des premières productions de Pina Bausch.

Jérôme Bel en profite pour continuer son cycle sur les interprètes commencé en 2004 avec Véronique Doisneau, danseuse de l'Opéra de Paris, puis Pichet Klunchun, danseur et chorégraphe thaïlandais et enfin Cédric Andrieux. Mais, précise le chorégraphe, cette fois-ci il s’agit de danse “libératrice” et non pas “aliénante” comme il l’avait montré dans le solo Véronique Doisneau. Cette si célèbre chanson muette, sur la musique de "The Man I love", c'est Lutz Förster qui l'a rapportée des plages de San Francisco et que Pina a ensuite inclus dans Nelken.

L'ombre de Pina Bausch


Jérôme Bel nous évite l'hagiographie, le pompeux discours des artistes qui se réinventent a posteriori. Lutz Förster n'offre pas une auto-grille d'analyse, il se contente de reprendre presque scolairement, les dates, les lieux, les répétitions, les productions. Tout ce qui fait la matière, le quotidien d'un interprète, aussi talentueux et demandé soit-il. Il lève à peine le voile de son intimité, parce que finalement elle est toujours passée après. Mais il est aussi question de rebellion.

Lorsqu'il claque la porte en plein milieu d'une production de Pina il se trouve "enfantin", "capricieux" mais c'est aussi un acte de liberté. Après les années new-yorkaises, il retrouve refuge à Wuppertal. Les choses ont changé, mais lui continue à dire à Pina Bausch "oui, je veux danser tes pas bien sûr".

Rien sur la mort récente de la chorégraphe dans ce solo plein d’émotion rentrée. Par pudeur peut-être ou simplement parce que ce solo a été monté "avant". Mais en creux, c'est bien la relation entre un danseur et une chorégraphe qui se dessine, un quart de siècle de relations tumultueuses, lassées, fatiguées, ravivées, comme un vieux couple. On devine à son émotion, qu'à 56 ans, Lutz Förster danse maintenant au milieu des disparus. Ce solo magnifique est aussi pour eux.

Stéphanie PICHON, Berlin

Bruges - December Dance - Belgique Le 11/12/2009 à 20h Stadsschouwburg Vlamingstraat 29 Téléphone : +32 (0)50 44 30 40. Site du théâtre   Essen - RUHR 2010 - Allemagne Du 09/01/2010 au 10/01/2010 à 17h le 9 et 18h le 10 PACT Zollverein Bullmannaue 20a Téléphone : +49 (0)201.289 47 00. Site du théâtre   Bruxelles - Belgique Du 02/02/2010 au 02/04/2010 à 20h30 KAAITHEATER 20 square Sainctelette 1000 Bruxelles Téléphone : 02 201 59 59. Site du théâtre  

Lutz Förster

de Lutz Förster

Danse
Mise en scène : Jérôme Bel
 
Avec : Lutz Förster

Avec la collaboration de : Bettina Masuch
Direction technique
: Thomas Wacker
Production
: Sandro Grando

Durée : 1h Photo : © © Anna von Kooij