Dritte Generation
Stéphanie PICHON Berlin
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Publié le 30 septembre 2009
La jeune metteur(e) en scène israélienne Yael Ronen dynamite les non-dits de l’histoire germano-isréalo-palestinienne dans une pièce explosive. Forcément dérangeant. Et terriblement réjouissant.

Yael Ronen travaille depuis deux ans avec dix acteurs trentenaires allemands, israéliens, palestiniens. Un « work in progress » où les histoires personnelles ont servi de terreau à l'exhumation de la grande histoire. Ils sont la troisième génération, leurs grands-parents sont les référents, ceux qui ont vécu l'Allemagne nazie, la Shoah ou la Naqba. Comment vivent-ils aujourd'hui un passé lourd et toujours présent ? Comment se définit-on par rapport à l'histoire de son pays, à quel point est-elle subie, digérée, instrumentalisée ? Comment regarder l'Autre à travers ce prisme imposé ?

La pièce « Dritte Generation » (troisième génération) sonne comme une thérapie de groupe abrasive, une logorrhée violemment réjouissante. Puisque cette histoire est si délicate, sensible, violente, ne restons surtout pas muets semble s'être dit la metteur(e) en scène. Déversons nos flots de préjugés, de ressentiments, convoquons les morts, les victimes et les bourreaux, n'érigeons aucun tabou, dérangeons le public. Sans jamais oublier d’en rire.

Politiquement incorrect

En guise d’introduction, Niels Brosman apparaît seul en scène, s'adresse directement au public (en allemand). Et s'excuse, s'excuse, s'excuse. Auprès des Juifs, des Turcs, des Tsiganes, des homosexuels, et même des “citoyens de l’Est” à qui il lance, condescendant, « Ne soyez pas effrayés si la majorité de la pièce est en anglais. Nous avons mis des surtitres pour vous. J'espère seulement qu'ils ne défileront pas trop vite... »    Dès lors le détournement du politiquement correct sera le moteur de la pièce.

Tous habillés du même T-shirt rouge estampillé d’un 3G, ces acteurs ne sont pas là pour dire LA vérité mais exprimer les ressentis de chacun. Les premières générations se sont trop tues, hurlent ces trentenaires. Ou alors ont parlé à coups de propagande. Voilà enfin l'occasion de se dire en face les pires horreurs, dans toutes les langues. Le public n'est pas plus épargné. On lui lance du « nazis », on lui demande ce qu'il vient chercher là, en regardant cette troupe si joliment estampillée « interculturelle »? Eux-mêmes ne jouent-ils pas dans cette pièce pour leur carrière et l'argent alors que la guerre a toujours lieu là-bas, en ce moment ? Malaise.

Sur scène le dispositif des dix chaises en arc de cercle semble obliger à s'écouter et se regarder. Quand les propos se font trop violents, certains tournent le dos, se prennent la tête dans les mains. Mais les arguments finissent toujours par une pirouette qui vient désamorcer la tension. Comme cette marionnette de grand-père palestinien que Yousef Sweid agite en faisant rigoler les filles, ou cette longue tirade d’Orit Nahmias, une des actrices israéliennes : « Les juifs orthodoxes détestent les juifs sionistes. Les juifs sionistes détestent les Arabes. Les Arabes détestent tous les Juifs. Les arabes musulmans détestent les arabes chrétiens. Les Européens détestent les musulmans - et les juifs ! - et le monde entier déteste les Allemands. MAIS vous devez vous rappeler que même les Allemands sont des êtres humains... exactement comme les Belges...."

Pièce controversée à Tel Aviv et Berlin
 
Les acteurs restent toujours à l’équilibre entre théâtre documentaire et farce. Niels Brosman endosse brillamment le rôle du bouc émissaire allemand, Ayelet Robinson s’avère parfaite en adolescente israélienne qui invente des chansons à la gloire des soldats, Roi Miller n’est pas en reste quand, en visite dans les camps de concentration en Pologne, il ose un « Auschwitz c'est vraiment le mieux, Treblinka il n'y a plus rien à voir » !

L’an dernier, la pièce avait fait scandale à Tel Aviv. A Berlin au printemps, Isaak Behar, survivant de l'Holocauste avait demandé son annulation. « Ne peuvent-ils pas attendre encore quelques années que les derniers survivants aient disparu ? », écrivait-il au patron de la Schaubühne, Thomas Ostermeier. Justement non. Cette troupe a fait le choix de ne plus se taire, ni d'accepter le chantage historique des aînés. La parole qui en émerge est libre, parfois douloureuse, forcément violente, mais jamais blessante.

Berlin - Allemagne Du 30/09/2009 au 04/10/2009 à 20H Schaubühne am Lehniner Platz Kurfürstendamm 153 10709 Berlin Téléphone : +49.30.890020. Site du théâtre  

Dritte Generation

de Yael Ronen & the Company

Théâtre
Mise en scène : Yael Ronen
 
Avec : Knut Berger, Niels Brosman, Karsten Dahlem, Roi Miller, George Iskandar, Orit Nahmias, Rawda Siliman, Ayelet Robinson, Judith Ströbenreuter, Yousef Sweid.

Dramaturgie : Amit Epstein, Irina Szodruch

Photo : © Heiko Schäfer