Michel VOITURIER Bruxelles
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Publié le 27 mars 2020
Un numéro de la revue 'Théâtre public' s’attache au dynamisme théâtral qui, dans le Maghreb et le Moyen Orient des deux premières décennies du XXIe siècle, se transforme face à la censure et suite aux tentatives de révoltes.

Outre un article et une interview à propos de Fred Moten, une rencontre avec Bernard Lubat, une analyse de Le grand Théâtre d'Oklhama, le dossier dresse un invetaire de l'évolution du théâtre dans des pays où la censure reste présente, dans lesquels les remous politiques sont sensibles et l'extrémisme s'est implanté plus ou moins fort, où la langue du théâtre ne cesse d’hésiter entre l’arabe classique, les langues vernaculaires et le français.

Au Maroc

En dépit d’un manque de salles de proximité, de l’inexistence du théâtre dans les programmes scolaires, de situations matérielles précaires, de subventions parcimonieuses… l’art dramatique existe. Omar Fertat se penche sur le théâtre ‘expérimental’, « carrefour des arts et des artistes » instigué par des personnalités issues de l’ISADAC.

Il cite la pratique nouvelle de l’écriture de plateau par Abdelmajid Elhaouasse, l’exploitation de l’expression corporelle par Asmaa Houri, le mélange de moyens d’expression scénique de Mahmoud Chahdi montant un texte d’Abdellatif Laâbi et la façon dont Amine Nasseur se sert de la musique comme d’un personnage de la pièce.

L’émergence des femmes a scandalisé les conservateurs. Naïma Zitan a osé parler de la sexualité féminine et Latefa Ahrrar n’a pas craint de jouer en sous-vêtements. D’autres formes ont pris une importance plus grande comme celles issues du cirque et des arts de la rue.

En Algérie

Selon Mohammed Kali, un conflit latent permanent du choix d’écriture entre le français des colonisateurs et l’arabe des autochtones a caractérisé les pratiques algériennes. Il y eut d’abord la primauté donnée au verbe par Abdelkader Alloula,  le « théâtre d’agit-prop » de Kateb Yacine et celui  de Slimane Benaïssa avec son « théâtre rhétorique » de débat entre des personnages à propos de sujets sensibles.

Mohamed Charchal et Azzedine Abbar ont eu l’audace de donner une présence forte au langage non verbal dans des œuvres qui témoignaient de la crise générale du pays. Khaled Belhadj a poussé son travail plus loin en allant jusqu’à la pantomime.

Au début du XXIe siècle, une soudaine profusion de financement public aboutit à la production d’ « un théâtre creux, au propos lénifiant ». Après 2014, « Il redevient citoyen, renoue avec la créativité et le propos corrosif ». Ahmed Rezzak en est le metteur en scène le plus représentatif.

 En Tunisie

Les spectacles d’ombres sont populaires. Pour les remplacer, après l’indépendance en 1956, se met en place un théâtre en langue tunisienne. Ben Ayaed monte une adaptation du Caligula  de Camus, une du Bourgeois gentilhomme de Molière mais également des pièces liées à l’histoire du pays comme le Mourad III de Habib Boularès.

1966 marque l’arrivée d’ « une génération d’hommes de théâtre bercée par les idées socialistes et révolutionnaires » avec la publication du ‘Manifeste des Onze’. Déjouant autant que faire se peut la censure, il s’agit de remettre en cause les productions du passé en s’attachant à les « démystifier, historiser, dialectiser, relativiser, désinfecter, désanecdotiser, déschématiser, décaricaturer » comme le souligne Ons Trabelsi. S’illustrent alors des personnalités telles que Taoufik Jebali, Zaynab Farhat, Raouf Ben Amor, Moncef Sayem, Ezzeni Guennoum.

Très tôt, en précurseur, le couple Fadhel Jaibi et Jalila Baccar avait déjà dénoncé l’inégalité sociale ; ensuite la montée du terrorisme islamiste et même, prémonition de la fin du régime Ben Ali, la chute d’un dictateur. Avec Violence(s) et Peur(s), ils ont mis en évidence les remous ayant suivi l’après révolution et le désir d’exil qui s’en est suivi. Sarah Mouline a écrit et mis en scène Notre sang n’a pas l’odeur du jasmin traduit la difficulté d’exprimer ce qui se passe lors de la répression.  La fuite de Hassen Mili montée par Ghazi Zachbani est un dialogue entre une prostituée et un jeune islamiste radical, audace d’aborder deux sujets sensibles : prostitution et extrémisme.

En Egypte

Au cours des années 1980, Hassan El Geretly, influencé par le théâtre allemand contemporain et le butô japonais,  a fondé la troupe El Warsha. Il a commencé par adapter Handke, Fo, Pinter avant de s’inspirer des arts populaires non sans transformer ce patrimoine. D’où un spectacle intitulé Filages de vies, né à partir d’un récit épique d’une migration du XIe siècle. D’où un cabaret, Haeeshek… Je te survivrai, à propos de la résistance à l’oppression, montré à Avignon en 2014.

Après The last super et De l’importance d’être un arabe, Ahmed El Attar a réalisé Avant la révolution qui traite de l’oppression, de la tutelle patriarcale, de la corruption. Cette réalisation a tourné en Suisse, en France, en Belgique. En Egypte, suite à des impératifs de censure, elle a finalement été annulée. Quant à l’écrivain Waleed Atef, à son metteur en scène Ahmed El Garhy  et à leurs six comédiens, ils ont été emprisonnés puis jugés pour insultes à l’armée à cause de Suleiman Khater.

 

 

Scènes politiques du Maghreb au Moyen-Orient

En Israël

À l’encontre d’un théâtre des « replis identitaires » le cas de Guy Elhanan s’avère exemplaire. Israélien endoctriné par l’armée, dégradé pour refus d’aller au front, exilé temporaire aux Etats-Unis puis en France, il s’y intègre au milieu théâtral, va « assumer son statut de ‘refuznik’ (juif interdit à l’émigration) dans des réseaux militants ». Il fonde, avec Nicolas Damuni, palestinien naturalisé français, un groupe conteurs accompagné d’un musicien algérien.

Rejoignant le Théâtre Majàz en résidence au Théâtre du Soleil, il joue dans Croisades. Il réalise au Maroc en 2014 avec Ghassan El-Hakim, Kroum l’ectoplasme, histoire des illusions perdues d’un jeune émigré déçu de son retour à Tel-Aviv. Ensuite il écrit et joue Sur et sous l’échafaudage à propos des problèmes de sécurité des ouvriers palestiniens du bâtiment. Mais se heurte à un boycott à cause de son origine israélienne… Il programme At the Edge of the Abyss, pièce bilingue à propos des difficultés des jeunes en Israël, notamment des suicides, mais se voit contraint à une semi-clandestinité pour la jouer. 

En Palestine

La création de l’état israélien en 1948 et le retrait des troupes britanniques ont bouleversé la production culturelle palestinienne et provoqué une diaspora de créateurs. Comme les frères Al-Guzi émigrés en Syrie. Après la guerre de 67 et l’occupation, constate Hala Nassar, une certaine « renaissance est tangible dans les villes de Cisjordanie ». Mais les troupes qui se forment sont éphémères. En 80, la troupe ‘El-Hakawati’ s’installe à Jérusalem.

On y dénonce, en dépit des mesures de censures, « le poids des traditions et des tabous, la répression israélienne », notamment dans Les mille et une nuits d’un lanceur de pierres. Dès la première intifada, les théâtres ferment. Une réapparition se produira grâce à des financements internationaux mais sans liberté totale d’expression. Actuellement, en dépit d’un intérêt des institutions, la création demeure compliquée.

Najla Nakhlé-Cerruti indique que néanmoins l’identité palestinienne a pu se manifester à travers des pièces où, précisément, l’absence est une thématique récurrente. C’est le cas avec Dans l’ombre du martyr de François Abou Salem et de Condoléances d’Amir Nizar Zubi. Amer Hlehel y ajoute Taha, histoire biographique de la vie du poète Taha Muhammad Ali déraciné de sa terre natale comme beaucoup de ses compatriotes, pièce qui bénéficia d’une tournée mondiale en Europe et aux Etats-Unis.

Au Liban

Au Liban, soulignent Valérie Cachard et Noha Nemer, « la censure est en lien avec les restrictions imposées par les différentes idéologies », c’est-à-dire, les 19 communautés qui y cohabitent. Les subventions s’amenuisent à cause de « la corruption ambiante et la dilapidation de fonds à des fins électorales ». Même après la guerre (1975-1990), les productions sont donc rares en dehors de celles qui se soumettent aux exigences d’état. Par contre le couple Lina Saneh et Rabih Mroueh à réalisé, par exemple, Le voyage du petit Gandhi. Ce duo, s’il revient dans des festivals internationaux, vit désormais exilé à Berlin.

Parmi les nouveaux venus qui pratiquent l’écriture de plateau et osent, Lena Saadé-Gebran, tout en déplorant l’absence d’édition des textes dramatiques,  s’attarde sur trois parcours : Hanane Hajj Ali, Betty Taoutel, Nagy Souraty. La première a écrit (en partie lors d’une résidence en Belgique) et joue Jogging, abordant les thèmes tabous de la sexualité, la religion, la politique. Ce seule-en-scène, facilement décentralisable joue le rôle de théâtre social.

Freezer de Betty Taoutel aborde, à travers l’histoire d’une famille libano-arménienne, les problèmes de l’identité, de l’appartenance et de la migration. Enfin, Demoskratos, conçu par les ateliers de création collective de Nagy Souraty, se propose, ainsi que son titre l’évoque, d’examiner le concept et la pratique de la démocratie.

En Syrie

Depuis 2011, début de la guerre en Syrie, le théâtre n’y est pas préoccupation prioritaire. Certes, les gens de théâtre ont contribué à la révolution, ont témoigné sur place ou à l’étranger poursuivant la tradition d’un théâtre politique militant dont Saadallah Wannous (1941-1997) fut le meilleur représentant. Une jeune génération a surgi dont la thématique est « la guerre, les traumatismes, l’exil ».
Au milieu de ce vivier, Wael Kadour a proposé une œuvre qui enregistre les changements survenus dans la mentalité des Syriens. On doit à ce partisan d’un art dramatique de texte, entre autres Virus, Les petites chambres, Le trou, Chroniques d’une ville que l’on croit connaître…  Il dénonce une violence qui n’a cessé de croître et finit par s’imposer si on ne trouve pas d’alternative. Il a, comme beaucoup, émigré et poursuit son travail hors de son pays natal.

 

En Turquie, Irak, Iran

En Turquie, le théâtre à vocation républicaine a été encouragé par le régime d’Attaturk désireux d’aboutir à une identité nationale. Le revers de cette orientation est que, depuis l’instauration récente des réformes d’un régime islamo-conservateur en 2002, sa liberté d’expression est fortement remise en cause.

Un exemple révélateur se cristallise dans la contestation actuelle de la présence d’actrices sur scène et atteste de l’effritement de la laïcité autrefois intrinsèque à la République turque. Pourtant, Ali Ihsan Kaleci, dans Crépuscule, est parvenu à mettre en scène une distribution où personnages et chœur sont exclusivement féminins. Fragile preuve que la résistance existe.

D’Irak, où les dirigeants ne se préoccupent nullement de culture, il semble d’abord qu’on n’y joue guère les auteurs arabes les plus connus. Il s’agit plutôt d’adapter des œuvres existantes d’Eschyle, Ionesco, Genet, Beckett, Müller… permettant d’aborder de manière plus ou moins symbolique des réflexions sur la réalité. C’est le travail de Haythem Abderazzak, d’Anas Abdud Samad. Pour le moment, il apparaît que les initiatives novatrices viennent d’individus davantage que d’institutions.

En Iran, il semble exister un foisonnement créateur plutôt méconnu en Europe. L’exception étant Amir Reza Koohestani venu en Belgique, France et Suisse avec Summerless, Timeloss et Hearing. Le pays est en tous cas celui des paradoxes car si la censure est bien présente, il est arrivé que certaines réalisations étonnantes puissent être programmée. Ainsi de You all know me de Sâmân Arastou qui raconte sa transexualité.

Apparemment, le théâtre forum, inspiré par les pratiques d’Augusto Boal a essaimé dans le pays. Il permet de détourner quelque peu les rigueurs des censeurs en laissant une marge plus ou moins imprévisible lors des débats forcément non écrits liés aux représentations. Cette pratique a permis à Neda Shahrokhi d’aborder des thématiques sensibles, notamment dans Echelle et serpent. Une volontaire confusion entre fiction et réalité supposait « un déroulement dont le jeu ne peut être prévu, n’avait pas été rectifié en amont par le contrôleur général » de la censure. Il a fini par être interrompu après vingt-cinq représentations ayant « rendu possible un débat public autour de la violence ancrée dans la société iranienne ».

 

Scènes politiques du Maghreb au Moyen-Orient
à propos...

Illustrer : http://www.ruedutheatre.eu/article/3861/summerless/

Compléter : pour l’Iran :  http://www.alternativestheatrales.be/catalogue/revue/132

                      Israël Palestine : https://theatrepublic.fr/le-theatre-dans-le-debat-politique/

  Photo : © "Summerless" d'Amir Reza Koohestani © Christophe Raynaud de Lage (Avignon, 2018)

Lire : « Scènes politiques du Maghreb au Moyen-Orient », Théâtre public, n°233, Paris, Théâtrales, 2019, 126 p. (16,90€)