La puissance de l'étonnement
Cécile STROUK Bordeaux
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Publié le 27 janvier 2020
Devenu une tradition dans notre agenda de l'année, le festival 'Trente Trente' a de nouveau réussi à nous surprendre, au sens étymologique du terme. À nous conquérir, à nous saisir et à nous égarer. Récit d’une journée itinérante au cœur d’un Bordeaux délicieusement irrévérencieux.

Si l'on devait nommer les rendez-vous immanquables de l’année, Trente Trente en ferait partie. Voilà maintenant plusieurs années que nous suivons de près ce festival bordelais qui fait la part belle aux formes courtes et aux nouvelles écritures artistiques contemporaines. Ici, danse, cirque et performance se côtoient et s’entremêlent au travers de propositions toujours plus singulières. Si ce n’est inédites. Imaginées par des artistes émergents, de la scène locale, nationale et internationale.

Cette année, nous avons choisi de venir un samedi pour profiter d’une journée pleine et entière de spectacles. Six, en l’occurrence, organisés autour d’un parcours itinérant dans Bordeaux, à la rencontre – ou plutôt, la redécouverte - d’espaces artistiques de choix. L’accueillant Glob Théâtre et son bar solidaire ; l’Atelier des Marches, lieu de création de Jean-Luc Terrade, directeur du festival ; le créatif Marché de Lerme ; la majestueuse et centrale Halle des Chartrons ; et, à deux pas de là, Le Performance, en plein cœur de ce chic quartier. Bref, une balade tissée de curiosité, d’étonnement, d’échange et, disons-le aussi, de scepticisme.

L’art et son doute

Ce n’est pas chose aisée de comprendre l’art contemporain, encore moins lorsqu'il se passe de mots. Notre corps nous raconte instinctivement quelque chose, mais ce quelque chose n’est pas évident à interpréter. Cette impression nous a particulièrement saisis face à la chorégraphe israélienne, Meytal Blanaru. Seule sur cette scène posée à même le sol, elle nous fait face. Son regard, sculptural, hypnotique, nous fixe, nous défie, nous implore. Sa coupe de cheveux, destructurée, raconte à elle seule l’ambiguïté qu’elle porte en elle. Son masculin dans la coupure ; son féminin dans l’ondulation. Elle nous présente ses deux profils, tandis que son corps, d’abord, pose. Comme pour évoquer l’image d’une petite fille parfaite.

Puis, sur une musique électro-répétitive, Meytal Blanaru débute sa lente désarticulation via une succession de gestes saccadés, rompus, presqu'inquiets. Jusqu’à ce moment de silence où elle semble mimer l'image d’un viol, ou d’une relation sexuelle qui abîme. Enfin, c'est ce que notre corps voit. Est-ce que cela correspond à ce qu'elle a voulu dire ? Difficile à affirmer, si ce n’est que l’on ressent une volonté vive de revivre avec distance un épisode de la petite enfance, sans doute traumatique.

La défigure du Christ

Cette fascination sceptique nous accompagne jusqu’au sein de la Halle des Chartrons, où nous attend une espèce de dieu païen, couronné d’un chapeau de lys mêlés à des roses. Il est assis docilement sur une chaise, encerclé de cordes qui empêchent la fluidité de ses mouvements. Pendant 40 minutes, sur des champs religieusement lyriques et la projection d’images à 360° qui mettent en abîme le propos, nous déambulons autour de ce corps lui aussi désarticulé.

Il nous traverse, nous salue, nous marche après, diffusant autour de lui des odeurs florales et un malaise persistant. Qui est cet homme que le bondage semble confiner de plaisir ? Une espèce d’Apollon fantasmé, de figure homoérotique, de dieu décadent, de Christ sacrificiel ? Si l’incertitude plane à l’égard de son identité, une chose est sûre : Desire’s series, scénographié par le plasticien Fabio Da Motta, est l’histoire d’une libération cathartique, après la (délicieuse) souffrance des cordes imprimées au corps.

Une libération des jambes permise par un public encouragé à le faire pour lui. Puis, celle de ses bras. À ce moment-là, les déplacements s’accélèrent, se fluidifient, s’enracinent. Nous, public, bougeons dans tous les sens, se percutons à coups de pardon chuchotés, pour laisser placer à cette divinité qui bientôt nous met à distance, au-dessus de nous. Les cordes qui l’enfermaient se transforment en cordes qui créent sa distance à l’autre, sa supériorité. Une sacrée expérience.

La puissance de l'étonnement

La chute du mur

Autre expérience vertigineuse : la proposition de la compagnie Trucmuche, Étude(s) de chute(s). Au centre du Marché de Lerme, nous découvrons un dispositif en métal, que l’on croit d’abord là pour un usage circassien. Mais non. Les trois corps de ce spectacle ne vont pas déposer leurs mains pour se surélever par la seule force de leur corps sur ces tiges aux dimensions variables, mais y déposer longuement leurs extrémités. Dans des positions improbables, désarticulées, tordues, non-naturelles. Ils enchaînent ainsi, chacun.e leur tour, des figures statiques, dans le silence de corps qui portent les stigmates de ces poses.

La seule substance qui remet de la chair là où elle semble disparaître, c’est la composition sonore diffusée dans la salle. Un medley de chansons bien connues qui donnent l’impression parfois, souvent même, de se désagréger dans l’air assourdissant d’une chute. Car il s’agit bien de ça ici. Ces corps chutent dans l’immobilisme puis, peu à peu, dans la nudité, tous les mêmes : des corps vulnérables qui s’abîment, s’épuisent et se meurent.

Battle finale

Au vertige du scepticisme, a précédé un plaisir contemplatif face à la dernière création chorégraphique de Anthony Egéa, présentée à l’Atelier des Marches. Un espace quadri-frontal, une espèce de mini-ring littéralement possédé par trois danseuses, à l’aura puissante bien que très différente. Trois guerrières qui composent, ensemble ou séparément, une espèce de transe contrôlée au millimètre près. À la fois dans le lâcher prise avec des mouvements sec de crump rehaussé par une musique entêtante, et l’hyper-contrôle avec ces pointes obsessionnelles de danse classique. À la fois agressées et agressantes, blessées et blessantes, fragiles et défiantes, sensuelles et abruptes, solidaires et désolidarisées, semblables et autres. Le combat est épique, enlevé, intense, beau.

Triomphe du Areult

Les mêmes adjectifs pourraient être employés pour caractérser le dernier spectacle que l’on a vu ce jour-là, proposé par deux performeurs de haut vol : Aloun Marchal et Henrique Furtado au Glob Théâtre. Bibi Ha Bibi. Cette fois, le dispositif est bi-frontal. Eux sont au centre de notre attention. Deux bébés en couches-culottes qui s’amusent à faire des bulles avec leur paille, avant d’entamer leur proposition. Unique en son genre. Une proposition sur le langage guttural, celui qui précède les mots. Le langage brut, instinctif, corporel, irraisonné, excité, cyclothymique. Celui qui se vit de l’intérieur, en prise direct avec l’énergie primale de l'autre. Sans écran, sans filtre.

Dans un face à face rythmé par la promiscuité, le duo s’affronte, se dispute, se désire, se découvre, se frappe, se lèche, se goûte, se caresse, se distancie, se rapproche. Dans ce qui semble être un grand n’importe quoi, alors même que chaque enchaînement est pensé pour suivre un même fil rouge : celui de l’illogisme ou, plutôt, de la pensée libre. Parfaitement exploré ici, parfaitement mis en corps et en voix, avec une belle tendresse, un humour malicieusement dosé et un don total des corps.

Bref, une édition haute en teintes émotionnelles que l’on salue, une nouvelle fois, pour son audace salvatrice.

Cécile Strouk, envoyée spéciale de Bordeaux