Aurore caennaise
Cécile STROUK Caen
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Publié le 22 octobre 2019
'Les Boréales' fête sa 28ème édition et nous, en tant que critique nomade, notre 2ème. L’année dernière, ce festival dédié aux cultures nordiques qui se tient dans la coquette ville de Caen avait choisi de mettre à l’honneur le Groenland. Un hymne à une île immense et complexe qui nous avait, entre autres, conduit.e.s sur les traces marquantes de l’autrice Niviaq Korneliussen.

Cette année, le Royaume de Norvège a la primeur, à travers un programme pluridisciplinaire qui propose, tout au long de 10 jours, une kyrielle d’activités artistiques, récréatives et ludiques, liées - de près ou de loin - au pays. Littérature, théâtre, musique, danse, cirque, cinéma, rencontres, expositions, gastronomie, ateliers… Tous les goûts, tous les âges et tous les milieux peuvent approcher librement cette culture de montagnes, de glaciers et de fjords côtiers profonds.

Parcourir la curiosité

Comme l'explique le directeur artistique du festival, Jérôme Rémy, l'éclectisme des Boréales est une invitation à parcourir les chemins pluriels et transverses de sa propre curiosité. Car il s’agit bien ici de découvertes. Si quelques temps forts sont portés par des têtes d’affiche connues à l’échelle européenne voire mondiale, le festival met avant tout en scène des artistes émergents. Se côtoient ainsi, dans une dynamique d'horizontalité, la cantatrice Barbara Hendricks, l’auteur Thomas Enger, l’autrice Maja Lunde d’un côté, et le rappeur Ivan Ave, la compagnie de danse Soufflette ou encore la créatrice de livre pop-up Elena Selena, de l'autre.

Conscient.e.s qu’il faudrait consacrer au moins 4 jours à ce festival pour en mesurer l’ampleur, un passage éclair suffit toutefois à en révéler la saveur. Et ce, malgré la déception ressentie face au premier spectacle auquel nous avons assisté. Un concert, celui de Barbara Hendricks, la dite légendaire cantatrice qui, à 70 ans, nous livre une performance blues teintée de militantisme pacifique en faveur de la liberté. Notamment celles des Noir.e.s. Si l’on a pu qu’apprécier son engagement, sa culture et sa maîtrise de la langue française, la fusion entre sa voix lyrique et les mélodies blues, n’a pas provoqué le frisson espéré. C'est comme si les trois musiciens qui l'accompagnaient étaient restés à côté d'elle sans jamais la rencontrer, et vice versa.

Aurore caennaise

Expériences nomades

Le lendemain, nous rencontrons Jérôme Rémy, le directeur artistique, pour une RATURES nomade (podcast) sur l’histoire du festival, celle des cultures nordiques et la sienne, plus intime. Un moment suspendu dans un Caen particulièrement lumineux, qui nous apporte de précieux éclairages sur les liens étroits entre cette ancienne ville de Viking, et les pays nordiques ; la souplesse du modèle éducatif scandinave ; l’influence des paysages, des territoires sur la création norvégienne, etc. Il faudra néanmoins faire preuve d'un peu de patience avant de retrouver cette RATURES, prévue en décembre.

Suite à une pause gourmande au chic Café Mango, sur la belle place Saint-Sauveur de Caen, nous avons tenu à assister à un atelier tricot au QG des Boréales. Dans cette charmante petite église où l’on peut dénicher les toutes dernières parutions littéraires du monde scandinave, une table regorgeant de pelotes de laine et d'aiguilles nous attend. Des femmes dont l’âge n’enlève rien à la forme et à l’esprit, s’empressent de choisir leur matériel pour débuter le tricotage de mitaines scandinaves.

Aux manettes de cet atelier, Léna H. Coms, une artiste plurielle, qui nous accompagne avec une infinie bienveillance et… patience. Pour les débutant.e.s que nous sommes, il en a fallu. Le geste qui consiste à faire monter les mailles a dû être montré 10 fois avant d’être appris, désappris, oublié puis réappris. Mais comme le rappelle à quelques reprises notre affable professeur, « L’oubli fait partie de l’apprentissage. » Une heure de partage particulièrement joviale qui nous a rappelé les moult vertus du tricot : la précision, la concentration, la détente et le défi.

Vertige pictural

Il nous restait ensuite plus qu’une heure pour découvrir une artiste qu’il s’agissait de ne pas manquer : Anna-Eva Bergman. Peintre exposée au Musée des Beaux-Arts de Caen, situé au cœur du château de Guillaume le Conquérant, dans un bâtiment contemporain. Nous ne connaissions d’elle que son mari, Hartung Bergman. Fort heureusement, le musée - avec le soutien de la fondation du couple à Antibes - a décidé de renverser cette regrettable ignorance en lui donnant la visibilité qu’elle mérite, à travers un parcours en deux temps.

Un premier temps artistique marqué par des traits aux airs kandinskiens et des formes aux airs miróiens. Puis, un second temps, plus intime, plus personnel, qui vient faire écho aux deux voyages décisifs de l'artiste en Norvège, son pays natal. Bouleversée par les paysages qu’elle y rencontre, elle les croque puis les peints, à sa manière. Sur des toiles de très petits formats ou, a contrario, de grands formats, elle dépose des feuilles d’or et de métal, qu'elle recouvre de peinture vinylique aux couleurs profondes.

Les compositions de Anna-Eva Bergman ne recherchent pas l’abstrait mais « l’art d’abstraire ». Le paysage que l'on devine au prime abord peut aisément se muer au gré de ce que l’on y projette. Bien que trop courte, notre visite reste saisie par un tableau en particulier, Montage transparente. Une œuvre à l’esthétisme envoûtant, qui dégage un ancrage fort, puissant. À l’image de ce festival, lui aussi joliment enraciné, que l’on quitte déjà, pour mieux y retourner l’année prochaine.