Scelŭs [Rendre beau]
Cécile STROUK Bordeaux
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Publié le 11 octobre 2019
Si « Sstockholm » provoqua un choc émotionnel, « Scelus [Rendre beau] » va un cran plus loin en provoquant une double transe émotionnelle et esthétique. Avec cette nouvelle création présentée au TnBA à Bordeaux, le collectif Denisyak passe maître dans l'art de raconter la beauté monstrueuse.

À ce jour, nous n’avons encore jamais vu Sandre ou Spasmes. Mais nous avons vu Sstockholm en janvier dernier au TnBA. Et le choc scénique fut suffisamment fort pour mesurer l’intensité de Denisyak. À la tête de ce collectif, Solène Denis, une autrice à la plume tripale. Cinglante, perverse, harmonieuse, cinématographique, obsessionnelle, tragique, folle. Ses mots créent un malaise d’une vibration persistante.

Portrait de famille

Avec Sstocklholm, nous étions pris en otage dans une cave où un bourreau persécutait sa victime, à coups de butoirs, de torture psychologique et de tendresse sadique. Avec Scelus [Rendre beau], sa dernière création, la monstruosité se manifeste sous une autre forme. Celle d’une famille détruite par le poids morbide du secret.

Un quadragénaire inaccompli tente de se suicider pour faire taire les démons qui le tenaillent ; une mère dissimule sa culpabilité derrière un comportement évanescent ; une sœur décédée est convoquée parmi les vivants pour révéler ce qui est caché ; un homme en désuétude mystique se fait appeler le chien ; enfin, un homme aux extrémités contrariées tire, tel un chœur errant, le fil rouge de l’histoire.

Ce résumé suffit à dire toute l’étrangeté de cette proposition présentée sur la grande scène du TnBA. Tous abîmés, tous monstrueux, tous beaux, tous anxiogènes et tous lumineux, cette femme et ces quatre hommes apparaissent comme des âmes éperdues qui tentent de survivre dans un monde échappant lui-même à la réalité.

L’enfer du secret

Où sommes-nous dans ces ténèbres qui peuplent la scène ? Où sommes-nous derrière ces grands draps noirs nomades qui circulent de manière labyrinthique ? Où sommes-nous sous ce lampadaire froid et ce cube lumineux aux ombres déformées ? Où sommes-nous lorsque, du ciel, descend la lumière éblouissante d’une croix géante, fendant l’obscurité comme un poignard qui déchirerait des entrailles ? Dans un endroit indicible. Dans cet entre-deux qui relie, peut-être, la vie et la mort. Cet espace vide et vertigineux où les vérités viennent se cogner les unes contre les autres, dans une névrose cacophonique hallucinante. Hallucinogène, même.

La monstrueuse parade [du lien familial]

Pendant presque deux heures, le silence est de mort dans le public, si ce n’est quelques rires spontanés qui éclatent pour aussitôt retomber dans les limbes d’une attention inaltérable. Nous sommes suspendus dans un temps sans temps et dans un espace sans espace. Notre esprit voyage dans un inconnu hypnotique qui réveille, par un système de subtile résonnance narrative, nos propres névroses familiales. Nos secrets. Nos tabous. Nos hontes. Nos mensonges. L’espace agit comme un miroir déformant qui rend nos vérités vulnérables. Chaque personnage révèle une part de nous-même.

L’intensité comme remède

Le jeu des comédiens est sans concession. Sans appel. Porté par une urgence vitale, un élan désespéré de vivre « sous peine de mort », comme disait Antoine Vitez. Ils donnent tout ce qu’ils ont de plus intense. Toujours au plus près, au plus juste de la psychose. Julie Teuf par sa véhémence scénique ; Philippe Bérodot par la force dramaturgique de sa nudité ; Erwan Daouphars – le bourreau de Sstocklholm et la mère infanticide de Sandre – par son acuité émotionnelle ; Nicolas Gruppo par son étrangeté fascinante.

Ils évoluent dans une zone bordeline où le pire comme le mieux peut, à tout moment, se passer. Sur un fil fragile qui ploie mais jamais ne se fend. Car, derrière ce portrait familial d’une noirceur étourdissante, la lumière sait se frayer un chemin. La lumière de l’émotion et de l’humanité. On pleure, on crie, on s’engueule, on se séduit, on se révèle, on partage un bout de pain ensemble, on se découvre et on s’aime. On finit par pardonner à cette famille qu’il était pourtant si facile de haïr.

Scelus [Rendre beau] rend hommage à la puissance dévastatrice et réconciliatrice du lien du sang. Seul lien auquel nous ne pouvons échapper.

Cécile Strouk, envoyée spéciale de Bordeaux

Bordeaux Du 09/10/2019 au 19/10/2019 Théâtre National Bordeaux Aquitaine TNBA 3, place Renaudel Téléphone : 05 56 33 36 80. Site du théâtre

17, 18 décembre > La Passerelle, scène nationale de Saint-Brieuc

25 et 26 mars > Théâtre des Îlets, CDN de Montluçon

Avril 2020 > Festival Mythos, Rennes

 

Scelŭs [Rendre beau]

de Solenn Denis

Théâtre
Mise en scène : Le Denisyak
 
Avec : Julie Teuf, Philippe Bérodot, Erwan Daouphars et Nicolas Gruppo

Scénographes : Éric Charbeau & Philippe Casaban

Création lumière : Yannick Anché & Fabrice Barbotin

Assistante à la mise en scène : Clémentine Couic

Son : Julien Lafosse

Construction décors : techniciens du TnBA

Durée : 1h45 Photo : © Pierre Planchenault

Compléter : http://www.ruedutheatre.eu/search/?play=solenn

            http://www.ruedutheatre.eu/article/2531/sstockholm/