The way she dies 
Noël TINAZZI Paris
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Publié le 20 septembre 2019
Dans « The way she dies », écrit et mis en scène par Tiago Rodrigues, deux couples de comédiens flamands et portugais exaltent l’influence du roman de Tolstoï "Anna Karénine" sur leur vie et leur travail. Fascinant.

Tiago Rodrigues n’a pas fini de nous étonner. Ni de nous épater par sa manière de porter à la scène les grands textes de la littérature et de les magnifier par le travail des acteurs. Après Madame Bovary, de Flaubert, et Antoine et Cléopâtre, d’après Shakespeare, dans cette même salle toujours à la pointe de la Bastille, le metteur en scène portugais pousse encore plus loin sa démarche créative et réflexive sur la littérature et le théâtre. Ouvrant la programmation du Festival d’automne à Paris, la pièce est le fruit d’un travail commun entre les comédiens de la troupe du Teatro Nacional Dona Maria de Lisbonne qu’il dirige et la compagnie flamande tg STAN, avec qui il a fait ses premières armes à la fin des années 90. 

Le point de départ du texte écrit spécifiquement par Tiago Rodrigues est le roman-fleuve de Tolstoï, Anna Karénine. La pièce ausculte la façon dont la lecture du chef d’œuvre de la littérature russe du XIXème influe sur la vie des personnages/acteurs/spectateurs dans le temps même de la représentation. Avec toutes les questions soulevées par cette  adaptation/interprétation/traduction. En exergue, on trouve ce cri d’amour de Tiago Rodrigues qui dit assez tout ce qu’il lui doit:  « Ce livre n’est pas une chose. C’est quelqu’un ! », repris dans le cours du spectacle par l’un des quatre comédiens qui incarnent - entre autres - sur scène, en d’autres temps et d’autres lieux, les péripéties du trio amoureux formé par Anna, son mari et son amant Vronsky.

Pour autant, l’objet de la représentation n’est pas tant de jouer les affres de l’héroïne romantique et transgressive, qui bouleverse sa vie et celle des hommes qui l’entourent, que de montrer comment les personnages d’une œuvre romanesque (en l’occurrence de Tolstoï mais ce pourrait être une autre) sont devenus chez les acteurs/personnages/spectateurs des fantômes qui continuent de les habiter et de les accompagner avant, pendant et après la représentation.

Sur la scène presque nue du Théâtre de la Bastille, avec juste quelques sièges propres à la conversation, deux couples apparaissent alternativement. L’un est belge, vit à Anvers et parle le flamand (mais aussi le français), l’autre est portugais, vit à Lisbonne (et peut parler le français). Car, nonobstant son titre en anglais - langue désormais universelle - le spectacle est en trois langues, le français - langue parlée par les aristocrates dans le roman – s’ajoutant aux deux autres (sur-titrées). Mais aucun des quatre formidables comédiens ne reste figé dans un rôle ni dans une langue ni dans un temps, chacun peut se glisser dans la peau, les habits, le temps et la langue d’un autre. Le tout avec une fluidité et une élégance sidérantes. En un tournemain dans un coin la pièce, ils se changent à vue et leur tenue contemporaine banale se mue pour les femmes en jupes longues et corsages, en habit noir pour les hommes.

Ballet de couples en mal d'émotions

Côté portugais, Isabel Abreu et Pedro Gil forment un couple à fleur de peau mais tout en retenue; côté  flamand Jolente De Keersmaeker et Frank Vercruyssen constituent une paire plus éruptive. Le quatuor danse un fascinant ballet de couples en mal d’émotions, en transit, dans leurs amours comme dans leur vie, dans leur rôle comme leur destin, perpétuellement dans des trains, traversant des gares anonymes où ils sont comme égarés parmi la foule avec leurs traits singuliers et pourtant interchangeables. Contrairement à ce qu’indique le titre de la pièce, la mort d’Anna (par suicide sous les roues d’un train) n’est pas le sujet principal. Mais elle en est le point d’orgue, formant comme un précipité des questions soulevées tout au long du spectacle. Notamment celle de la traduction, les acteurs continuant à s’interroger jusqu’au bout sur le sens à donner à tel terme ou à telle action. 

Qui pourrait mieux que Tiago Rodriguez mettre en évidence l’influence et l’universalité d’un roman, la puissance de transformation de la littérature sur la vie, la force de l’interprétation que chaque lecteur/acteur/spectateur fait d’une œuvre du passé ? On n’en connaît pas.

Paris Du 11/09/2019 au 16/10/2019 à 20h Théâtre de la Bastille 76, rue de la Roquette, 75011 Paris Téléphone : 01 43 57 42 14. Site du théâtre

Dimanche à 17h

Tournée : les 8 et 9 octobre, Vooruit, Gand

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The way she dies 

de Tiago Rodrigues d'après "Anna Karénine" de Tolstoï

Théâtre
Mise en scène : Tiago Rodrigues
 
Avec : Isabel Abreu, Pedro Gil, Jolente De Keersmaeker, Frank Vercruyssen

Lumières et scénographie : Thomas Walgrave
Costumes : An D’Huys et Britt Angé
Surtitrage : Joana Frazão

Durée : 2h Photo : © Filipe Ferreira