Noël TINAZZI Paris
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Publié le 16 septembre 2019
Dans sa mise en scène de l’opéra fétiche de Verdi à l’Opéra Garnier, Simon Stone place le drame romantique dans un univers ultra-contemporain. La soprano Pretty Yende incarne magnifiquement le rôle de l’héroïne Violetta « dévoyée » dans un monde numérique très glamour.

En a-t-on vu des Traviata mises au goût du jour par des metteurs en scène plus ou moins inspirés ! Cette œuvre follement lyrique de Verdi (1853), plébiscitée par le public pour son énorme potentiel émotionnel, l’Opéra de Paris en offre la quatrième version en trente ans. Mais cette nouvelle production qui ouvre la saison restera, entre autres, comme celle de l’intrusion du numérique sur la scène vénérable du Palais Garnier. Pour sa première intervention dans l’institution parisienne, le jeune metteur en scène australien Simon Stone, coqueluche des scènes mondiales, frappe très fort conjuguant avec humour et légèreté le superficiel au tragique. Sa Traviata est à la fois la plus caricaturale, irritante dans son hypermodernité, et la plus crédible, la plus riche scéniquement et émotionnellement.

Servie par un casting de premier plan, la production allie le faste des grandes machines de luxe et la sobriété des drames intimistes. Contraste qui se retrouve au niveau visuel avec des lumières très soignées pour des scènes partagées entre le glamour des jours heureux de la fête où s’étourdit la « dévoyée » (sens littéral de « Traviata »)  et le minimalisme des moments tragiques qui l'entraînent inexorablement vers une fin prématurée. Grâce au plateau tournant sur lesquels sont posés ces décors on passe d’un tableau à l’autre, chacun marqué d’un symbolisme naïf qui signale la jeunesse du metteur en scène.

Mais la réussite de la production tient surtout à la personnalité de la jeune et volcanique soprano sud-africaine Pretty Yende qui affronte pour la première fois ce sommet de l’art lyrique. Elle campe une Violetta pas virtuelle mais bien en chair, égérie sexy d’une marque de parfum, une cliente d’Uber volant de fêtes privées en clubs à la mode, accroc aux SMS et autres réseaux sociaux. Bloggeuse de choc qui fait le buzz à coup d’émoticones, elle ne compte plus ses followers dont les messages intempestifs s’affichent sur les parois blanches qui servent de toile de fond à chaque scène comme pour des séances de shooting photo.

Récidive

Le mal qui ronge Violetta n’est plus la phtisie qui frappait l’héroïne de la pièce d’Alexandre Dumas fils, La Dame aux camélias, qui a inspiré le livret de l’opéra, mais un cancer. Dès le début, un email urgent de son médecin l’avertit qu’elle est la proie d’une récidive. Il n’importe, comme la courtisane de Dumas fils, elle veut se persuader que le plaisir est le seul remède qui vaille. Aussi, lorsque survient le coup de foudre réciproque avec le fringant Alfredo - campé par le magnifique ténor Benjamin Bernheim - elle ne veut pas plus s’arrêter sur cet amant que sur les autres et continuer à butiner à son gré. 

Changement de décor et de ton, au deuxième acte, à la campagne où les deux amants se sont réfugiés dans un dénuement biblique. Leurs comptes bancaires s’affichent en rouge sur leurs écrans, ils n’en ont cure; elle s’essaye à traire une (vraie) vache (du jamais-vu dans la bonbonnière de l’Opéra Garnier !), lui à participer aux vendanges en écrasant des raisins dans une cuve !  L’arrivée du père d’Alfredo, Giorgio Germont, marque le surgissement du drame. Incarnation de l’ordre (moral et économique), le paternel siffle la fin de la récré et demande à Violetta de renoncer à son amour car il a encore une fille à marier (avec un prince saoudien !) et le scandale causé sur la réputation de la famille par cette "dépravée" doit cesser. Dans ce rôle très nuancé de Germont, qui joint la compassion pour la malheureuse à l’intransigeance de sa position, le baryton marseillais Ludovic Tézier arrache des larmes.

Devant cette injonction, Violetta, bonne fille, renonce à son amour par amour et le spectacle prend alors une tournure autrement grave, menant au troisième et dernier acte à une mort anonyme de la Traviata, terrassée par le double mal de la solitude et du cancer. Progression dramatique inexorable dans laquelle l’Orchestre de l’Opéra de Paris, magistralement conduit par le chef italien Michele Mariotti, fait entendre des détails jusque là insoupçonnés.

Outre les trois rôles majeurs déjà mentionnés, le spectacle bénéficie de seconds couteaux très honorables et du toujours aussi réactif Chœur de l’Opéra. L’ensemble contribue à marquer d’une pierre - non virtuelle mais blanche - l’histoire, ô combien riche, de cette œuvre on ne peut plus rebattue. 

La Traviata
Paris Du 12/09/2019 au 16/10/2019 à 19h30 Opéra Garnier Place de l'Opéra Téléphone : 08 92 89 90 90. Site du théâtre Réserver  

La Traviata

de Giuseppe Verdi

Opéra
Mise en scène : Simon Stone
 
Avec : Pretty Yende, Catherine Trottmann, Marion Lebègue, Benjamin Bernheim, Ludovic Tézier, Julien Dran, Christian Helmer, Marc Labonnette, Thomas Dear

Direction musicale : Michele Mariotti
Décors : Bob Cousins
Costumes : Alice Babidge
Lumières : James Farncombe
Vidéo : Zakk Hein
Chef des chœurs :  José Luis Basso

Durée : 3h05