Pattern
Michel VOITURIER Tournai
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Publié le 13 janvier 2019
Dans une scénographie éclatée, des portraits paternels partagés entre récit fictionnel et documentaire. Des existences scénarisées oscillant de la farce à la tragédie, du rire aux larmes pour aborder la filiation, les ambitions, les échecs, les fractures familiales, les liens d’appartenance à travers la vie d’enfants marqués par leur père.

Le choix de l’anglais « Pattern » comme titre aurait des raisons d’agacer. Mais il ne s’agit pas ici de la mode de plus en plus répandue des intitulés à la sauce anglo-saxonne. Sa polysémie originelle convient parfaitement à ce spectacle. Si, pour des francophones, il fait phonétiquement songer aux origines latines de père et de paternité, il recouvre en réalité plusieurs acceptions selon les disciplines qui s’en servent. Celle de modèle pour une étude de structure, celle de patron pour la confection d’un habit ou d’un objet, celle de motif réutilisable en graphisme ou basique répétitif en musique surtout lorsqu’il s’agit de batterie, celle d’enchaînement des mouvements d’un cheval dressé style western. Tous éléments susceptibles d’être appliqués à cette représentation théâtrale.

Écrans pour images témoignages

Le public est invité à suivre un parcours plus ou moins libre pour observer trois milieux préliminaires. Le premier, peu défini, met en présence une personne s’entraînant de façon sportive, à la corde à danser. En complément, sur le sol, devant elle, sont projetées des informations chronologiques objectives concernant l’évolution négative de l’état de santé d’un père. L’effort physique se voit opposée à la dégradation d’un corps voué petit à petit à la paralysie.

La station suivante mène à l’observation d’une famille des années 50-60 du XXe siècle. Sur la surface d’un bassin rectangulaire rempli d’eau, défilent des images de films familiaux noir et blanc montrant essentiellement des enfants, leurs jeux, leurs rapports avec des animaux domestiques…   Simultanément, sur écran vertical, en couleurs, les étapes funéraires de la mort d’un père, de la veillée mortuaire à l’ensevelissement et aux rituels qui s’ensuivent.

Enfin, pour clôturer cette partie cinématographique, un reportage document à propos du fils d’un boxeur thaï immigré au Borinage qui rêve de devenir champion du monde comme son géniteur. Images et sous-titrages surgissent sur des écrans en enfilade, provoquant des effets intéressants de superpositions, d’étirement de l’espace. Papa et ado donnent des bribes de leur vie. Entrainements, matches, rites divers, commentaires… décrivent ambitions, espoirs, échecs, contestations, déceptions, avec en arrière-plan le quotidien d’un micro-cosme très populaire.

Plateau pour dialogue et solos

En guise de transition, un long solo de batterie par Will Guthrie, plein d’une virtuosité dénuée d’esbroufe, composé avec un grand souci de varier timbres et tempos. Un bon moment qui s’appuie un peu sur le jazz tout en rappelant le meilleur des prestations contemporaines des Percussions de Strasbourg.

S’enchaîne une farce qui prend racine dans la commedia dell arte, le théâtre de rue et son avatar le plus déjanté que fut le Grand Magic Circus de Savary à ses débuts. Un trio femelle se lance à corps joie dans une bouffonne joute verbale à propos de l’héritage paternel, un abattoir géré sous l’autorité de la cadette. Laquelle ira de son éloge du géniteur le plus poussé dans le poncif de la dithyrambe, dans son prosélytisme à rester carnivore au coeur d'un monde tenté par le vegan. Toutes trois ne portent pas le masque de comédiens ambulants italiens mais sont (rem)bourrées (comme cela se dit des gilles de Binche) puisque l’une a un fessier de callipyge, l’autre un ventre de femme enceinte et la troisième un dos à la Quasimodo.

Leur rabelaisienne entente bascule lorsque la jeune décide d’aller vivre sa vie ailleurs, laissant ses sœurs se partager un bien paternel qu’elles n’avaient pas reçu. Tout bascule davantage lorsque le frère, disparu depuis belle lurette, resurgit, mollets gonflés comme un footballeur dopé aux anabolisants, et surtout lorsque la fugueuse revient et qu’on découvre un nouveau testament léguant l’entreprise au seul mâle du clan.

Vociférations, cris, déblatérations, jalousie, destruction de la réputation de l’idole familiale, mesquinerie, pugilat. Tout y déferle. L’humour est cruel qui pulvérise la respectable façade familiale et révèle ses dessous. Les quatre interprètes y vont à fond, donnant de la voix, du geste, de l’énergie. Ça déferle, ça désagrège, ça finit en éclats.

Enfin, après un nouvel intermède d’atmosphère du batteur, voici un autre type de père raconté par un gamin qui a pris l’âge de feu son créateur, qui vient à son tour faire un solo. Portrait d’un ancêtre bien de son époque mais dont le vieil enfant se souvient avec une tendresse particulière en mémoire de quelques rares moments où s’établit une connivence entre le jeunot et son aîné. C’est l’apaisement, cette fois qui clôt la soirée en trinquant un cidre artisanal convivial à souhait. Quitte, pour ceux qui le désirent, de refaire un tour du côté des projections s’ils n’ont pas eu le temps de tout visionner en début de représentation.

Le travail accompli est intéressant. Il mêle image filmée et théâtre joué, performance physique et création musicale, drame et comédie, vie et mort. La troupe a réussi son pari d’un mélange équilibré entre iconique et parole, entre spectateur passif assis à une place déterminée et une déambulation à choix multiple. Le public a même été jusqu'à prêter quelques-uns de ses représentants en tant que figurants plus ou moins utiles.

À chacun de retrouver à travers les portraits le père qui fut sien : indifférent, avare en démonstration de tendresse, préoccupé de façonner un clone de lui-même, généreux, rigide, complice, veule, attentionné, sadique, culpabilisateur…

Tournai - Belgique Du 08/01/2019 au 09/01/2019 à 19h Maison de la Culture Esplanade George Grard, boulevard des Frères Rimbaut, Téléphone : +32 (0)69 25 30 80. Site du théâtre Réserver  

Pattern

de Émilie Maréchal, Camille Meynard

Cinéma Théâtre
Mise en scène : Émilie Maréchal, Camille Meynard
 
Avec : Simon André, Céline Beigbeder, Ana Mossoux, Julien Rombaux, Emilienne Tempels, Will Guthrie (batteur)

Réalisation : Émilie Maréchal, Camille Meynard
Scénographie, graphisme : Sylvain Descazot
Lumière : Nelly Framinet
Création sonore : Éric Ronsse
Costumes
: Marine Vanhaesendonck

Durée : 2h Photo : © DR  

Production: Maison de la Culture (Tournai)

Coproduction : Pudding asbl, Théâtre Océan Nord, Maison de la Culture- maison de création (Tournai), Coop asbl, Shelter Prod
Soutien :  Fédération Wallonie-Bruxelles • Service Théâtre, Centre des Arts Scéniques, taxshelter.be, ING, taxshelter du gouvernement fédéral belge, Le Théâtre Épique / Compagnie Lorent Wanson, Fondation Mons 2015, Club Sumthaï (Frameries) L’Escaut, La Bellone - Les heures douces (Ixelles)
Résidence : Maison de Création (Tournai)