Noël TINAZZI Paris
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Publié le 7 décembre 2018
Lucie Berelowitsch actualise le mythe d’Antigone avec des artistes ukrainiens dont un groupe féminin de cabaret-punk. Entre rituel sacré et fête païenne.

Quatre ans après une Lucrèce Borgia mémorable, Lucie Berelowitsch revient sur le mythe de la femme solitaire, à la fois forte et fragile, s’élevant contre un monde machiste dominant. Mais alors qu’il s’agissait d’adapter un drame romantique à l’époque contemporaine, il s’agit maintenant de monter une tragédie antique, d’incarner des personnages mythiques, de donner corps à une saga qui nous renseigne sur notre actualité. 

Pour Antigone, la metteure en scène est bien sûr partie du texte de Sophocle, mais aussi d’une version beaucoup moins connue de Brecht (1948) d’après la traduction de Hölderlin. Son but était de rendre Antigone plus physique, plus charnelle. Objectif réussi avec un spectacle qui laisse place à l’émotion tout en revenant aux origines de la tragédie, sorte de rite sacré, de fête païenne mêlant théâtre de rue et théâtre forain. Avec des acteurs très investis, comme Chrytina Fedorak qui incarne une Antigone charnelle, ou Roman Yasinovskiy qui joue un Créon autocrate crédible.

Dans le dossier de presse, la metteure en scène explique que son projet est né d’un séjour à Kiev, en avril 2014, après la révolution, alors que les décombres de la place Maïdan n'avaient pas encore été déblayés. Un climat d’entre-deux-guerres entre la déconstruction et la reconstruction où pouvait s’entrevoir une société meilleure. Sans vouloir la transposer directement, sa mise en scène fait référence à cette guerre fratricide.

A Kiev, elle a rencontré la troupe de cabaret punk Dakh Daughters, formé par des musiciennes et comédiennes engagées dans les manifestations. Ce groupe plein d’énergie aux costumes kitsch fera le chœur ardent du spectacle joué en russe et en ukrainien surtitré, pour lequel elles ont elles-mêmes écrit les thèmes. Pour sa part, Sylvain Jacques, avec qui Lucie Berelowitsch a l’habitude de travailler, a conçu des nappes sonores électros et concrètes qui accompagnent le rythme du texte.

La scène est construite en profondeur avec une superposition de plans. Au premier plan, le groupe des chanteuses/musiciennes qui, plus qu’elles ne le commentent, vivent le récit dans leur chair. Deci delà, quelques emblèmes du pouvoir exercé par Créon, l’oncle d’Antigone, celui qui commande désormais la ville de Thèbes et qui condamne sa nièce à être emmurée pour avoir enseveli son frère, Polynice, voué à une mort sans sépulture car il a éliminé leur autre frère. Un sphinx rappelle le destin de leur père, Œdipe, frappé par la loi de l’interdit de l’inceste.

Tout le combat d’Antigone va être de préserver la loi de la différenciation entre le royaume des morts et celui des vivants. Avec des rites appropriées à chacun d’entre eux. Sur le mur du fond, des figures tracées à la craie marquent l’entrée du sanctuaire, domaine réservé du sacré que Créon, l’entrouvrant de temps à autre, va profaner avec des pratiques sexuelles ritualisées.

Malédiction familiale

Le spectacle consiste à représenter ce qui dans la pièce antique est hors-champ, rapporté sur scène par un discours. Ainsi la lutte entre les deux frères, Polynice et Étéocle, par quoi il s’ouvre, se fait dans une effusion de sang. Par opposition, le combat entre Antigone, qui a pris sa décision d’enterrer Polynice, et sa sœur Ismène, qui tente de l’en dissuader, se fait de manière purement orale. Mais, peu à peu, les personnages masculins accaparent le champ de la scène. A commencer par Créon qui lance ses décrets mortifères. Toutefois, une brèche s’ouvre dans sa carapace lorsque son fils Hémon, le fiancé d'Antigone, lui demande de revenir sur sa décision d’emmurer la jeune fille. Bref et beau moment d’étreinte paternelle où le destin semble suspendu avant de vaciller à nouveau.

Seule longueur dans ce spectacle hypnotique, la tirade finale du devin Tirésias (joué par le seul comédien français, Thibaut Lacroix) qui expose la malédiction pesant sur la famille des Labdacides, à laquelle ils appartiennent tous, et les châtiments auxquels Créon s’expose avec son arrogance. Châtiments qui, au moment même où il parle, se réalisent déjà car la guerre est repartie de plus belle.

Antigone
Paris Du 06/12/2018 au 13/12/2018 à 20h Théâtre de l'Athénée-Louis Jouvet 7 rue Boudreau 75009 Paris Téléphone : 01 53 05 19 19. Site du théâtre Réserver  

Antigone

de Lucie Berelowitsch d'après Sophocle

Théâtre
Mise en scène : Lucie Berelowitsch
 
Avec : Chrystyna Fedorak, Thibault Lacroix, Roman Yasinovskiy, Diana Rudychenko, Anatoli Marempolsky, Natalka Halanevych, Tetyana Hawrylyuk, Solomiia Melnyk, Anna Nikitina, Natalia Zozul, Nikita Skomorokhov, Igor Gnezdilvov, Alexei Nujni

Musique : Sylvain Jacques
Scénographie : Jean-Baptiste Bellon
Costumes : Magali Murbach

Durée : 1h30 Photo : © DR