Noël TINAZZI Paris
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Publié le 27 septembre 2018
Dans sa mise en scène de « La Nuit des rois », Thomas Ostermeier fait fi du politiquement correct et laisse libre cours à la truculence de cette comédie foisonnante, bien dans l’esprit du théâtre élisabéthain.

Ouverture de saison tonitruante, truculente et très incorrecte à la Comédie Française salle Richelieu avec La Nuit des rois, comédie peu jouée de Shakespeare. Avec la paillardise la plus débridée, le spectacle aborde des questions on ne peut plus explosives : l’identité et le genre, la corrosion du pouvoir par l’amour, la décomposition du langage. Directeur de la Schaubühne de Berlin, Thomas Ostermeier fait son entrée au répertoire du Français avec cette nouvelle production regorgeant de vitalité, de faux-semblants et de jeux de miroirs entre lesquels il évolue comme un poisson dans l’eau.

Peuplée d’une bonne quinzaine de personnages joués par onze comédiens (certains dans plusieurs rôles), « La Nuit des rois » a été créée en février 1602 pour les fêtes de l’Épiphanie, traditionnellement vouées aux folies du travestissement. Comme souvent chez Shakespeare, c’est un bouffon, ici nommé Feste (extraordinaire Stéphane Varupenne, doué aussi de talents de chanteur et de musicien), qui énonce la vérité première de la pièce : « Une phrase se retourne comme un gant de chevreau très souple, la doublure se retrouve vite à l’extérieur ». Vérité valable non seulement pour les mots mais aussi et surtout pour les personnages (dont leur genre) et les situations (du tragique au comique et vice-versa).

Avec une nouvelle traduction d’Olivier Cadiot, les comédiens du Français, pas toujours très audibles mais très en verve sous l’aiguillon d’Ostermeier, se prêtent au jeu avec un plaisir et une gourmandise manifestes. Plutôt long et touffu (2h45 sans entracte), le spectacle bien dans l’esprit du théâtre élisabéthain est pimenté d’innombrables clins d’œil au public et à l’actualité (affaire Benalla, vicissitudes présentes d’Emmanuel Macron et du mouvement En Marche…) et agrémenté par des airs de musique baroque chantés magnifiquement par un contre-ténor à la voix d’ange accompagné d’un joueur de théorbe.

Pour lever toute ambiguïté apparente sur le sexe, les comédiens portent des slips ou des collants très moulants (costumes pas toujours à leur avantage) qui ne laissent aucun doute sur leur nature biologique (bravo aux costumières qui ont déployé des trésors d’imagination !). Toute ambiguïté sur le genre est-elle levée pour autant ? C’est toute la question soulevée par la pièce avec une foule de personnages et d’intrigues secondaires qui contribuent à faire monter la pression et à augmenter la confusion. 

Pour devancer toute critique sur la complaisance du metteur en scène envers l’ambiguïté, le programme du spectacle insiste bien sur le fait que, lors de la création de la pièce, il y avait un degré supplémentaire de travestissement : comme il était interdit aux femmes de monter sur scène, les personnages féminins étaient tenus par des hommes. Ainsi, le rôle pivot de Viola était joué par un homme jouant le rôle d’une demoiselle habillée en garçon et qui soupire d’amour pour le duc Orsino. D’ailleurs, le sous-titre de la pièce « Ce que vous voudrez » dit assez que le désir amoureux n’obéit pas à des règles et que chacun(e) voit dans l’objet de son cœur ce qu’il veut bien y mettre (y compris le sexe qui lui convient), quitte à tomber tête baissée dans le panneau du travestissement.

Nous sommes sur un rivage d’Illyrie, pays imaginaire où l’ivresse de l’amour gagne un personnage après l’autre, pur territoire de convention accentué par le décor artificiel sans conviction : sur le plateau couvert de sable se découpent quelques silhouettes de palmiers sous une lumière crue de néons. Au centre de la scène, un trône vide recouvert d’une peau de félin où s’égaient de grands singes velus et bruyants. Dans ce royaume au trône vacant règne le duc Orsino (Denis Podalydès, plus lunaire et inspiré que jamais), duc malade de l’amour qu’il porte pour la belle et riche comtesse Olivia (lumineuse Adeline d'Hermy). A moins que, comme la suite le donnera à penser, il ne soit amoureux de l’amour tout court, quel qu’en soit l’objet. Or Olivia prétend être en deuil de son père et de son frère et repousse ses avances.

Sur ce même rivage échoue Viola (Georgia Scalliet toute en finesse), rescapée du naufrage d’un vaisseau qui a emporté également son frère jumeau Sébastien (fringant Julien Frison). Chacun croit qu'il a perdu son jumeau. N'étant plus sous la protection de son frère, Viola a l’idée de se déguiser en homme et se présente à la cour d’Orsino sous le nom de Césario. Le duc en fait son page et le (la) charge de plaider sa cause auprès d’Olivia. Or Viola est tombée amoureuse du Duc et c’est Olivia qui est séduite par ce qu’elle croit être un beau jeune homme. Là-dessus, déboule Sébastien dont l'extraordinaire ressemblance avec Césario/Viola trompe Olivia (les deux jeunes gens portent le même costume).

Sur cette trame s’entremêlent les intrigues tricotées par des personnages comiques (parfois à leur corps défendant) : Malvolio (Sébastien Pouderoux, parfaite tête à claques), l’intendant d’Olivia qui prétend à sa main en jouant les puritains et se fait rouler dans la farine (ou plutôt dans la merde) par un couple d’impayables comparses qui substituent à l’amour d’autres ivresses : Sir Andrew (bien) surnommé Gueule de Fièvre (incroyable Christophe Montenez au physique et à l’énergie d’Iggy Pop jeune) et Sir Toby dit Haut le Cœur (formidable Laurent Stocker histrion dompteur d’hommes). On en passe et d’autres pas piqués des vers. Mais, hormis l’hypocrite Malvolio pendu au bout d’une corde, tout est bien qui finit bien et chacun(e) épouse sa (son) chacun(e). Dans le plus incorrect des mondes.

La Nuit des rois
Paris Du 22/09/2018 au 28/02/2019 à 20h30 Comédie Française, Salle Richelieu 1 Place Colette, 75001 Paris Téléphone : 08 25 10 16 80. Site du théâtre Réserver  

La Nuit des rois

de William Shakespeare

Théâtre
Mise en scène : Thomas Ostermeier
 
Avec : Denis Podalydès, Laurent Stocker, Stéphane Varupenne, Adeline d'Hermy, Georgia Scalliet, Sébastien Pouderoux, Noam Morgensztern, Anna Cervinka, Christophe Montenez, Julien Frison, Yoann Gasiorowski Et Paul-Antoine Bénos-Djian, Paul Figuier (Contre-ténor, en alternance), Clément Latour, Damien Pouvreau (Théorbe, en alternance)

 

Traduction : Olivier Cadiot
Scénographie et costumes : Nina Wetzel
Lumière : Marie-Christine Soma
Musiques originales et direction musicale : Nils Ostendorf
Travail chorégraphique :
Glysleïn Lefever
Réglage des combats : Jérôme Westholm
Dramaturgie et assistanat à la mise en scène : Elisa Leroy
Collaboration à la dramaturgie :
Christian Longchamp
Collaboration à la scénographie et aux costumes :
Charlotte Spichalsky

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Durée : 2h45 Photo : © Jean-Louis Fernandez