Noël TINAZZI Paris
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Publié le 27 septembre 2018
"L’Heureux stratagème", comédie savoureuse de Marivaux, est exhumée par la Comédie française au Vieux Colombier. Huit comédiens, tous excellents, incarnent le maelstrom sentimental déclenché par une femme libre.

Le trésor Marivaux semble inépuisable. Après Le Petit maître corrigé, redécouvert voici deux ans, la Comédie française poursuit son travail archéologique avec L’Heureux stratagème (1733), qu’elle n’a non plus jamais donné. Il est vrai que la pièce ne lui était pas destinée mais aux Comédiens-italiens, en particulier à la muse de Marivaux, l’actrice Silvia, qui y interprétait le rôle principal, celui de la Comtesse, femme libre qui, comme Carmen, n’a d’autre loi que celle de son cœur et ne se soucie pas d’une hypocrite fidélité. Bonne pioche que cette comédie en trois actes à laquelle l’acteur et metteur en scène Emmanuel Daumas, qui a déjà présenté à la Comédie-Française La Pluie d’été, de Marguerite Duras, et Candide, de Voltaire, donne les couleurs (et les tics) de la modernité. Avec des costumes contemporains, un décor minimaliste quasi-abstrait et une création sonore, une ballade pop en anglais, chantée par les acteurs qui scande les étapes et n’est pas la meilleure part de cette nouvelle production. 

Véritable pivot de la pièce, la Comtesse, jouée avec une maîtrise confondante par Claire de La Rüe du Can, est de toutes les scènes de cette comédie pleine de charme et de cruauté sur les jeux de la séduction et du pouvoir qui en découle. Des jeux dont la mise en scène aiguise le mordant, gommant ses allures d’inoffensif badinage au profit de crises de désespoir. Le dispositif bifrontal, qui place les huit personnages/acteurs au centre de la salle du Vieux Colombier, permet d’apprécier à leur juste valeur les effets du maelstrom sentimental que la Comtesse va déclencher et qui va les emporter tous avant de se calmer in extremis. Avec une symétrie toute mathématique des situations entre les couples des maîtres et ceux des serviteurs.

Donc la Comtesse domine et dispose de tout le monde, maîtres et  serviteurs, qui gravitent autour d’elle. A commencer par son amant, Dorante, qui se plaint d’être délaissé (désarmant Jérôme Pouly). La Comtesse, elle, s’avoue lassée de sa fidélité inconditionnelle et du peu de piquant de leur relation ("Je connais votre cœur par cœur", lui lance-t-elle durement). Pour l’heure, elle lui préfère les charmes du Chevalier Damis, gascon hâbleur, beau parleur et un peu niais (Laurent Lafitte parfait dans le rôle, avec un accent du Sud-Ouest plus vrai que nature).

Or, par ricochets, les incartades de la Comtesse mettent à mal les couples symétriques formés d’un côté par la Marquise (pétulante Julie Sicard)avec le Chevalier gascon, et de l’autre par celui des domestiques, lesquels – terrible condition du personnel de maison sous l’Ancien régime – sont condamnés à épouser les domestiques de leurs maîtres(ses). Ainsi, Lisette, servante de la Comtesse (délicieuse Jennifer Decker)  amoureuse d’Arlequin, valet de Dorante (Loïc Corbery vif argent) qui le lui rend bien, devrait naturellement épouser le valet du nouvel amant de la Comtesse, Frontin, ravi de cette aubaine (Eric Génovèse impayable). Au milieu de la tourmente, un personnage solitaire, Blaise, le jardinier, père de Lisette, dit son fait à tout le monde et dans son jargon du terroir tente de rétablir un peu de raison (truculent Nicolas Lormeau).

Pour sortir du marasme sentimental auquel tous sont en proie,  sauf les nouveaux élus (à savoir le Chevalier et son valet), la Marquise, ulcérée, imagine un stratagème malin où elle entraîne à grand-peine Dorante, qui a du mal à simuler l’indifférence. Il s’agit de faire croire à la Comtesse que, loin de pleurer la perte de leur amant(e) respectif(ve), ils sont tombés amoureux l’un de l’autre et s’apprêtent à se marier dans la plus grande joie. Marchera, marchera pas ? Jusqu’au bout, la comtesse, finaude, ne croit pas à cette fable où elle flaire l’expression du dépit amoureux (et le dit de manière cinglante). Les valets, eux, y croiront pour leur plus grand désespoir et Arlequin se laissera aller à des mouvements de désespoir et même d’humeur contre la comtesse infidèle, mouvements annonciateurs de la Révolution à venir auxquels le metteur en scène lâche la bride.

Mais voyant son chevalier servant Dorante lui échapper définitivement, la Comtesse finit par se rendre à l’évidence : elle ne peut pas s’en passer ni de l’empire qu’elle a sur lui et revient, penaude, dans son giron. Pour la plus grande joie des serviteurs, et sans grand dommage pour le Chevalier (et pour son valet) qui feront bien vite le deuil de sa faveur aussi vite perdue que gagnée.

Fallait-il entrecouper les scènes et freiner leur implacable progression par la rengaine poussée en anglais par les acteurs, on n’en est pas certain. Si les comédiens se tirent plutôt bien de l’interprétation en duos, trios ou tous ensemble au finale de cette insipide ballade, ce n’est pas ce qui restera de la pièce, qui par ailleurs laisse un excellent souvenir.

L'Heureux Stratagème
Paris Du 19/09/2018 au 04/11/2018 à 20h30 Comédie Française-Théâtre du Vieux-Colombier 21 rue du Vieux-Colombier, 75006 Paris Téléphone : 01 44 39 87 00/01. Site du théâtre

19h les mardis, 15h les dimanches

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L'Heureux Stratagème

de Marivaux

Théâtre
Mise en scène : Emmanuel Daumas
 
Avec : Eric Génovèse, Jérôme Pouly, Julie Sicard, Loïc Corbery, Nicolas Lormeau, Jennifer Decker, Laurent Lafitte, Claire de La Rüe du Can

Scénographie et costumes :  Katrijn Baeten et Saskia Louwaard
Lumière : Bruno Marsol
Son : Gérald Kurdian
Collaboration artistique : Vincent Deslandres
Maquillages et coiffures : Catherine Bloquère

Durée : 2h Photo : © Christophe Raynaud de Lage