Il Prigioniero & Das Gehege
Thibaut RADOMME Bruxelles
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Publié le 26 janvier 2018
La Monnaie ouvre l'année nouvelle avec un programme intense et exigeant, autour de la question de la captivité et de la mort. Plongée express au cœur des ténèbres, au chevet des violences humaines !

À la mise en scène, Andrea Breth (Kátia Kabanová en 2010, La Traviata en 2012), et à la direction musicale, Franck Ollu (Passion en 2012, Penthesilea en 2015), un duo explosif qui avait déjà proposé au public bruxellois le remarquable et troublant Jakob Lenz en février 2015 (lire notre critique). Les deux comparses remettent le couvert pour un diptyque particulièrement sombre et difficile.

Il Prigioniero, du compositeur italien Luigi Dallapiccola (1904-1975), raconte l'histoire d'un condamné à mort qui, parce que son geôlier l'a appelé "frère", se met à espérer en sa libération ; lorsque la porte de sa cellule s'ouvre, il croit courir vers la liberté, mais c'est vers l'échafaud qu'il marche. Le monologue Das Gehege, du compositeur allemand Wolfgang Rihm (1952) - à qui l'on devait déjà Jakob Lenz -, met quant à lui en scène une femme libérant un aigle de sa cage et finissant par l'abattre dans une sorte d'extase sexuelle avortée. Amateurs de légèreté, passez votre chemin !

La grande intelligence d'Andrea Breth est d'avoir travaillé son matériau théâtral sous la forme de tableaux visuels puissamment évocateurs, entrecoupés de flashs de lumière qui délimitent autant de scènes à priori décousues. Assumant la dimension faiblement narrative des livrets qu'elle met en scène, elle en révèle toute la force suggestive et la densité émotionnelle.

Ces récits qui n'en sont pas invitent moins au plaisir de la fiction qu'à la profondeur métaphysique de la méditation et de la contemplation. Dans les décors élégants de Martin Zehetgruber et sous les éclairages très soignés d'Alexander Koppelmann, des personnages déchirés évoluent dans la douleur en nous interrogeant sur ce qui constitue l'humanité et la liberté.

La réussite du premier opus tient, pour une grande part, à la performance absolument remarquable de Georg Nigl dans le rôle du Prisonnier (lui aussi un habitué de la scène de la Monnaie). En plus de confirmer son statut de chanteur de tout premier plan, Georg Nigl a montré ici qu'il était un acteur magnifique d'intensité et de vérité. La souffrance, le désespoir, la mortification qu'il vit dans sa chair sous les yeux de spectateurs ébouriffés relèvent sans conteste de ce qui se fait de mieux à l'opéra, art difficile où la qualité du jeu est souvent sacrifiée à celle du chant et où il n'est pas rare que la construction d'un personnage soit gâchée par un jeu excessif, boursouflé ou maladroit. Rien de tel pour ce Prigioniero : Georg Nigl est magistral à tout point de vue, et ses partenaires de jeu ne déméritent pas.

Le second opus peut compter également sur une belle performance de la soprano Ángeles Blancas Gulín : elle tient seule la scène pendant une cinquantaine de minutes, chantant, jouant et dansant derrière d'oppressants grillages, dans une sorte de rêve érotique peuplé d'êtres hybrides mi-hommes mi-aigles. Das Gehege est une oeuvre difficile d'accès, aussi bien sur le plan musical que dramatique, et qui nous a, à titre personnel, moins séduit que l'émouvant Il Prigioniero, mais il faut cependant être juste et reconnaître la grande qualité lyrique et dramatique de cette lamentation troublante.

À la direction de l'orchestre de la Monnaie, Franck Ollu rivalise de précision dans les contrastes dynamiques et explore avec passion les arcanes d'une musique qui, chez Dallapiccola comme chez Rihm, est très figurative et s'efforce de traduire en notes les émotions les plus amères et violentes. Sous la baguette d'Ollu, l'orchestre et les choeurs jouent serré et expriment - au sens premier du terme - le suc de partitions intensément âpres.

Un spectacle dur et dévorant donc mais qui, si vous avez le coeur bien accroché, vaut certainement le détour !

Bruxelles - Belgique Du 16/01/2018 au 27/01/2018 à 20h - 15h La Monnaie Place de la Monnaie, 1000 Bruxelles Téléphone : +32 70 23 39 39. Site du théâtre Réserver  

Il Prigioniero & Das Gehege

de Luigi Dallapiccola, Wolfgang Rihm

Opéra
Mise en scène : Andrea Breth
 
Avec : Ángeles Blancas Gulín, Georg Nigl, John GRaham-Hall, Julian Hubbard, Guillaume Antoine

Direction musicale : Franck Ollu

Décors : Martin Zehetgruber

Costumes : Nina Von Mechow

Éclairages : Alexander Koppelmann

Dramaturgie : Sergio Morabito

Chef des choeurs : Martino Faggiani

Durée : 2h