Cécile STROUK Lausanne (Suisse)
Contact
Publié le 21 janvier 2018
Célèbre lieu de concert à Lausanne, les Docks accueille une création écrite et interprétée par un fan de Hubert-Félix Thiéfaine. Grandeur de l’art, décadence du fanatisme… Un beau tour de force.

Âme torturée, poète revendiqué, chanteur rock, Thiéfaine a marqué les années 1980. Si beaucoup de Français se souviennent de ses titres phares (Les dingues et les paumés, La fille du coupeur de joint), les Jurassiens (son département natal) les récitent encore par cœur. Mais il semblerait qu’ils ne soient pas les seuls.

Avec le concours scénique de Lorenzo Malaguerra - à la tête du théâtre du Crochetan (Suisse) et co-metteur en scène de Jean Lambert-wild sur de nombreuses créations (Richard III) -, Philippe Soltermann nous prouve ici, sur la scène des Docks, que ce succès dépassa les frontières en atteignant le Suisse qu’il est. Originaire de Lausanne, il a découvert ce rockeur vagabond en pleine adolescence avec ce titre éloquent : J’arriverai par l’ascenseur de 22h43. Coup de foudre pour la puissance poétique de sa plume, pour la profondeur énigmatique de ses formules, pour la dimension subversive de ses propos. Il devient fan. Fanatique. Il ne vit, ne respire, ne pense et ne conçoit qu’à travers le lyrisme de Thiéfaine. En se construisant dans ce fantasme, le personnage apparaît comme dépossédé de lui-même, « dépersonnalisé ».

Dans une écriture vivement ciselée, Philippe Soltermann livre une autofiction habile, juste. On sent qu’il a dépassé ce fanatisme qui l’a tant porté : sa plume sait se moquer de ses excès. Mais elle sait aussi garder cette ardeur qui joue avec la folie sans y sombrer. Ce soir-là, il a interprété son texte avec l’énergie d’un désespéré, condamné à vivre dans l’ombre d’un inconnu. L’acteur donne tout. Il est aussi prolixe à l’oral que dans sa gestuelle, se déplace un peu partout, court, se jette par terre, imite des personnages, transpire. Beaucoup. Grâce à une mise en scène tournée vers le corps, l'immersion dans des souvenirs qui furent de toute évidence aussi extatiques que déchirants est total.

Au-delà de l’hommage aboslu qui est rendu à Thiéfaine, cette pièce interroge l’univers névrotique du fan. Qu’est-ce que cela implique d’être obsédé par quelqu’un au point de ne plus en dormir ? Quelles sont les répercussions sur sa vie sociale, intime, psychique ? L’acteur évoque un marasme émotionnel, des insomnies chroniques, un isolement. Son seule échappatoire, son seul salut, son seul refuge, c’est cet artiste. Son plus grand shoot d’héroïne, le concert de Thiéfaine en 1998 à Bercy où la vibration fanatique fut à son comble.

Existe-il une issue à ce symptôme ? La pièce s’achève sur une catharsis possible. Ou, du moins, un raisonnement qui arrache d’une folie jamais lointaine. 

J'arriverai par l'ascenseur de 22h43
Monthey (Suisse) Du 01/02/2018 au 03/02/2018 Théâtre du Crochetan Avenue du Théâtre 9, 1870 Monthey, Suisse  

J'arriverai par l'ascenseur de 22h43

de Philippe Soltermann

Théâtre
Mise en scène : Lorenzo Malaguerra
 
Avec : Philippe Soltermann

Lumière : Laurent Schaer

Durée : 1h15 Photo : © DR