Kroum
Noël TINAZZI Paris
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Publié le 19 janvier 2018
Au TGP de Saint-Denis, Jean Bellorini met en scène « Kroum », comédie chorale et grinçante de Hanokh Levin, par la formidable troupe du Théâtre Alexandrinski de Saint-Pétersbourg. Un régal.

L’ectoplasme. C’est ainsi qu’est nommé le personnage qui donne son nom à la pièce, Kroum. Pour autant, il n’est pas forcément le personnage principal du spectacle mis en scène par Jean Bellorini, le très jeune et talentueux patron du Théâtre Gérard Philipe de Saint Denis. Principal, il le devient sur la fin, en creux ou par défaut, archétype d’anti-héros qui a juste le mérite de résister un peu mieux à l’usure de la vie que la douzaine de personnages qui peuplent cette comédie désespérée mais pas désespérante, avec deux mariages et deux enterrements, de l’Israélien Hanokh Levin, trop rarement joué en France. Personnages qui font assaut de médiocrité, de veulerie, de procrastination. Mais qui se révèlent bien vivants, drôles, joyeux, travaillés par des rêves d’ailleurs, des velléités de sursaut salvateur qui bouleverserait leur petite vie de quartier, de couple, de famille sans surprise. On peut toujours rêver !

Jean Bellorini, dont on connaît le goût pour le théâtre russe et ses troupes de comédiens très pros, a choisi le Théâtre Alexandrinski de Saint-Pétersbourg pour interpréter (en russe surtitré) les personnages de cette pièce qui pourrait se situer aussi bien en France, qu’en Israël, en Russie, ou n’importe où dans le monde moderne. Et pourtant, leur façon à eux de la jouer en fait une oeuvre qu’on jurerait tirée du répertoire russe, entre Gogol et Boulgakov en passant par Tchekhov et Grossman. Avec la musique toujours présente, servie par un pianiste caché dans un coin gauche de la scène qui se fait aussi accordéoniste et toute la troupe qui reprend en chœur telle ou telle romance en russe ou en italien. L’Italie, c’est comme une bouffée d’air frais qui fait irruption dans la banalité du quotidien où baignent les personnages, un exotisme facile certes, mais irrésistible.

Verticale, la belle scénographie due aussi à Jean Bellorini empile ces petites gens dans les loggias colorées d’un petit immeuble donnant sur un parvis central. Là on se rencontre, s’épie, s’engueule, se moque, se drague…   Tout le monde sait tout de tout le monde dans cette vie urbaine à taille humaine (aussi bien physiquement que symboliquement). A l’intérieur de ce cadre général, des cadres plus petits sont parfois astucieusement découpés par des lumières comme des focus qui isolent tel ou tel personnage ou intrigue. Tous les protagonistes sont confrontés aux mêmes misères affectives et matérielles, aux mêmes impasses existentielles, mais chacun avec sa particularité, participant d’un mouvement d’ensemble magnifiquement orchestré par le metteur en scène.

Les mains vides

Si les personnages n’ont au départ rien de sympathique, ils finissent par le devenir. A commencer par Kroum (l’excellent Vitali Kovalenko) qui dès son entrée en scène annonce la couleur : il revient (d’on ne sait où) les mains vides, sans rien avoir appris, ni gagné, ni rapporté à sa mère, preuve vivante que toute tentative de sortie, toute recherche d’une issue est vouée à l'échec. La mère évidemment ne l’entend pas de cette oreille et persiste à charger son fils de mille espoirs et culpabilités. Ce que ne manque pas de moquer le couple de vieux voisins, paire pittoresque de pique-assiettes englués dans une relation d’amour-haine indestructible.

Dans cette galeries de caractères pas piqués des vers, il y aussi deux filles à marier, Trouda, dite la bougeotte, et Doupa, la godiche, qui pour être différentes n’en donnent pas moins tête baissée dans le mariage comme une planche de salut. Et Shkitt, le taiseux, dont la silhouette dégingandée traverse la pièce comme un fantôme. Sans oublier le poignant Tougati, hypocondriaque ergoteur, qui prend une dimension shakespearienne lorsque au seuil de la mort il s’écrie : « Ce que j’ai connu jusqu’à présent, ça ne s’appelle pas vivre. Je me suis juste préparé ». Terrible !

Saint-Denis Du 18/01/2018 au 28/01/2018 à 20h Théâtre Gérard Philipe 59 Boulevard Jules Guesde, 93 Saint-Denis Téléphone : 01 48 13 70 00 . Site du théâtre

Dimanche à 15h30

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Kroum

de Hanokh Levin

Théâtre
Mise en scène : Jean Bellorini
 
Avec : Vasilissa Alexéeva, Sergey Amossov, Dmitri Belov, Ivan Efremov, Iossif, Kochelevitch , Maria Kouznetsova, Vitali Kovalenko, Vladimir Lissetski, Dmitri Lyssenkov, Yulia Martchenko, Marina Roslova, Olessia Sokolova, Michalis Boliakis.

Collaboration artistique : Mathieu Coblentz
Assistanat à la mise en scène : Macha Zonina (interprète)
Scénographie : Jean Bellorini assisté de Mikhaïl Koukouchkine
Costumes : Macha Makeïeff assistée d’Olga Ouskova
Traduction russe : Marc Sorsky
Traduction française : Laurence Sendrowicz

Durée : 1h45 Photo : © Anastasia Blur