Noël TINAZZI Paris
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Publié le 18 janvier 2018
Le roman de Marguerite Duras « La Maladie de la mort » fait l’objet d’une performance jouée et filmée sur la scène des Bouffes du Nord selon un dispositif compliqué mis en place par Katie Mitchell.

« Apprendre à aimer », c’est l’obsession lancinante de l’homme qui demande à la femme de l’aider. Il la paie pour cela.  Elle est censée ne pas parler et accepter l’acte sexuel ou toute autre demande de sa part. Elle vient seulement la nuit le retrouver dans cet hôtel solitaire, bloc de béton posé au bord de la mer. Une mer grise, houleuse et triste, que l’on voit par intermittence dans la vidéo projetée sur le grand écran situé au dessus de la scène. Bien dans la tonalité désespérée de « La Maladie de la mort », roman écrit par Marguerite Duras, en 1982, en pleine crise d’alcoolisme.

Les dialogues sont rares et le texte, laconique avec ses ellipses et ses répétitions lancinantes, est dit d’une voix neutre par Irène Jacob, enfermée dans une cage de verre à gauche de la scène. Sophistiqué et un peu vain, le spectacle, produit par le Théâtre de la Ville hors les murs, est une performance technique en même temps qu’une vitrine des nouvelles technologies du théâtre. 

Sur la vidéo en noir et blanc, on voit les « ébats » de la femme et de l’homme qui, entourés des techniciens, jouent sur scène. Ils sont souvent nus dans leur décor de cinéma avec la chambre d’hôtel qui s’ouvre sur la salle de bains attenante et, par une baie vitrée, sur l’océan. Trois caméras filment simultanément l’action tandis qu’un preneur de son tend sa perche. Les images filmées sont éditées et montées en direct puis projetées sur l’écran, entrecoupées d’autres séquences filmées à l’extérieur. C’est uniquement le point de vue masculin qui est proposé, son regard fasciné sur le corps de la jeune femme endormie, jetée sur le grand lit, les gros plans sur les pores de sa peau, les mouvements de l’oeil sous sa paupière. Un regard dépourvu d’émotion et même d’érotisme, et c’est sans conviction aucune qu’il tente parfois un simulacre de pénétration.

Ce regard objectif n’empêche pas un climat lourd de menace de se diffuser à partir de la scène. Il y a du danger dans l’air pour la femme car l’homme est parfois pris d’accès de violence incontrôlée. Elle résiste néanmoins, continue à remplir sa mission avec application, répétant jour après jour les mêmes gestes. Sur l’écran, les vues de cette étrange relation sont entrecoupées d’images énigmatiques d’une petite fille qui bat la campagne venteuse (la femme quand elle était petite ?) et qui, arrivant dans une maison isolée, finit par faire une macabre découverte (son père pendu ?).

Démonstration glacée

Retour à la chambre d’hôtel. Pour conjurer l’angoisse, la femme contrevient à l’obligation de silence ordonnée par l’homme, elle trouve des mots pour décrire la situation, elle lui dit qu’il est frappé par « la maladie de la mort ». Il ne la contredit pas, la laisse parler. Et il pleure, au grand agacement de la femme. Cela pourrait durer indéfiniment jusqu’à ce que, dans un sursaut salvateur, elle décide de mettre un terme à ce rituel mortifère. Elle ne reviendra plus.

Un peu compliqué, le dispositif mis en place par Katie Mitchell nécessite beaucoup de mouvements de techniciens autour des acteurs, de séances d’habillage/déshabillage, d’allers et venues sur le plateau qui cassent l’aura de mystère où baigne le texte de Duras et lui donnent un côté très terre-à-terre. Mais les acteurs, Laetitia Dosch et Nick Fletcher, remplissent consciencieusement leur contrat dans cette démonstration glacée de l’impossibilité de l’amour. Et même de toute émotion.

La Maladie de la mort
Paris Du 16/01/2018 au 03/02/2018 à 20h30 Théâtre des Bouffes du Nord 37 bis, boulevard de la Chapelle, 75010 Téléphone : 0146073450. Site du théâtre

Matinée le samedi à 15h30

 

Tournée :
Les 16 et 17 mars, Grand Théâtre / Les Théâtres de la ville de Luxembourg
Du 21 au 23 mars,  Stadsschouwburg Amsterdam, Brandhardeen Festival/Pays-Bas
Du 28 au 31 mars, MC2, Grenoble
Du 4 au 6 avril, Tandem, Douai
Les 20 et 21 avril, Théâtre Forum Meyrin, Genève
Du 15 au 17 mai, Théâtre du Gymnase, Marseille

Réserver  

La Maladie de la mort

de Marguerite Duras

Théâtre
Mise en scène : Katie Mitchell
 
Avec : Laetitia Dosch, Nick Fletcher, Irène Jacob

Assistante à la mise en scène : Bérénice Collet
Régisseur général : John Carroll
Régisseuse de scène : Lisa Hurst
Régisseuse vidéo : Caitlyn Russell
Opérateurs vidéo : Nadja Krüger, Sebastian Pircher/Christin Wilke
Coordinateur vidéo au plateau : Matthew Evans
Régisseur son : Harry Johnson
Perchman : Joshua Trepte
Régisseur lumières : Sébastien Combes
Accessoiriste : Elodie Huré
Régisseuse plateau : Marinette Jullien

Durée : 1h15 Photo : © Stephen Cummiskey