Noël TINAZZI Paris
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Publié le 14 janvier 2018
« Jephtha », oratorio rare de Haendel, est donné à l’Opéra Garnier dans une version scénique signée Claus Guth. Sous la direction éclairée du chef William Christie, les chanteurs et le chœur donnent à la tragédie biblique un maximum d’intensité.

Pas évident de porter à la scène un oratorio, œuvre lyrique le plus souvent à sujet religieux, non destinée à être jouée mais seulement chantée. C’est le cas de Jephtha (en français Jephté), oratorio en trois actes en langue anglaise, qui marque l’apogée du style de Haendel. Composée en 1752 par le musicien allemand fixé à Londres alors qu’il était vieillissant, gagné par une cécité complète, l’œuvre ne fut portée à la scène qu’en 1959 dans ce même Palais Garnier où elle revient aujourd’hui montée par Claus Guth. Le metteur en scène allemand qui vient de réaliser une « Bohême », de Puccini, intergalactique et très controversée à l’Opéra Bastille, s’en tire plutôt bien ici, donnant au drame lyrique une intensité quasi shakespearienne. 

Terrible est l’histoire de Jephté tirée du Livre des juges de l’Ancien Testament. Le peuple d’Israël, tombé dans l’idolâtrie, est puni par Dieu qui le soumet au joug des nations païennes voisines. En tant que chef militaire, le bâtard Jephté peut devenir son sauveur comme le lui demande son demi-frère, Zebul, qui l’a autrefois rejeté. Jephté fait alors un serment lourd de conséquences : s’il remporte la victoire, il jure de sacrifier au dieu Yahvé la première personne qu’il croisera sur son chemin. Or, c’est Iphis, sa fille unique, qui vient à sa rencontre.

Mais, surprise, au moment où le couperet s’apprête à tomber, le librettiste de Haendel, Thomas Morell, a introduit une variante par rapport à la cruelle tradition archaïque : un ange salvateur, invisible à tous sauf à la jeune fille, apparaît qui lui accorde la vie sauve. A condition qu’elle mène une vie de vierge sainte, complétement retirée du monde. Ce qu’elle fait sans regimber.

Dans sa version scénique, le metteur en scène a toujours le défaut de surcharger le plateau de signes. Mais il a le mérite, par une direction d’acteurs très fouillée, de mettre en évidence le drame personnel et la solitude de Jephté. Ce dernier y est vu comme un « loser », condamné à l’échec perpétuel, qui regrette amèrement sa décision, victime de son hybris, l’orgueil fou qui lui a laissé croire qu’il pouvait négocier avec Dieu. Erreur fatale en vertu du principe fataliste « It must be so » (« Il doit en être ainsi ») énoncé dès l’ouverture et qui revient tout au long de l’opéra. Les lettres des mots qui composent cette sentence apparaissent avec insistance sur scène formant comme des pieux dangereux entre lesquelles évoluent les chanteurs et aussi le chœur, très présent dans l’oeuvre.

Jephté échirant

Jephté apparaît seul de bout en bout. Contre sa femme d’abord, Storgè, qui n’appartient pas à la même culture hébraïque, et qui est horrifiée par le sacrifice de son unique enfant dont elle avait eu la prémonition par des visions sanglantes.  De même, le fiancé d’Iphis, Hamor, subit cruellement la perte de sa bienaimée qu'il vit dans son corps par une blessure physique qui suinte réellement. Quant à Zébul, il se détourne aussi de son demi-frère. Seule la victime, Iphis, accepte d’un cœur serein un destin auquel elle sait ne pas pouvoir échapper. Cette marche inexorable des personnages vers leur tragédie est absolument hypnotique.

Avec sa connaissance et sa pratique de ce répertoire, le chef William Christie, à la tête de son ensemble les Arts Florissants, semble le mieux placé pour tenir à son plus haut point de tension cette œuvre baroque au long cours (plus de trois heures), partition très complexe qui mêle voix individuelles contrastées et déplorations du chœur.

Le chef est secondé par une distribution de premier choix, en majorité de langue anglaise. En tête, le ténor Ian Bostridge joue un Jephté déchirant. Dans le rôle de son épouse Storgè, la contralto Marie-Nicole Lemieux laisse éclater la fureur de la mère à qui on arrache son enfant. Le contre-ténor Team Mead compose un fiancé très émouvant, la soprano Katherine Watson une Iphis touchante mais un peu fade, et le baryton-basse Philippe Sly un Zebul de belle prestance. Enfin, le contre-ténor Valer Sabadus à la voix d’or campe un ange très convaincant. Au total, les amateurs du genre seront comblés.

Jephtha
Paris Du 13/01/2018 au 30/01/2018 à 19h30 Opéra Garnier Place de l'Opéra Téléphone : 08 92 89 90 90. Site du théâtre Réserver  

Jephtha

de Georg Friedrich Haendel

Opéra
Mise en scène : Claus Guth
 
Avec : Ian Bostridge, Marie-Nicole Lemieux, Katherine Watson, Tim Mead, Philippe Sly, Valer Sabadus

Direction musicale : William Christie
Décors et costumes : Katrin Lea Tag
Lumières : Bernd Purkrabek
Vidéo : Arian Andiel
Chorégraphie : Sommer Ulrickson

Durée : 3h00 Photo : © Monika Rittershaus