Noël TINAZZI Paris
Contact
Publié le 13 janvier 2018
Avec « Saïgon » Caroline Guiela Nguyen, auteure et metteur en scène, retrace les blessures de la communauté vietnamienne. Dans un restaurant du même nom se croisent les destins et les souffrances de plusieurs générations d'après-guerre.

Sur scène elle s’appelle Marie-Antoinette. Au civil elle est Anh Tran Nghia. C’est la vedette de Saïgon, le très émouvant spectacle écrit et mis en scène par Caroline Guiela Nguyen, artiste associée à l’Odéon. Infatigable cuisinière, l’abeille Marie-Antoinette s’active dans sa cuisine, ouverte sur la scène et sur la salle des Ateliers Berthier. Elle est le pivot de la pièce qui tient tout entière dans un restaurant vietnamien reconstitué sur scène, un lieu unique plus vrai que nature, signalé par son enseigne de néon bleu, « Saïgon ». Vraie cuisinière et formidable comédienne, Anh Tran Nghia , minuscule silhouette ronde, illumine le spectacle.

Est-on  dans un restaurant de Saïgon ou de Paris ?  On glisse d’une ville à l’autre, d’une période de l’histoire franco-vietnamienne à l’autre, d’une blessure à l’autre. Le décor est le même, d’un kitsch universel, subtilement éclairé. A gauche : la cuisine dans sa cage de verre, à droite : une petite estrade pour le karaoké dans un écrin de lumières roses.

Entre ces deux pôles, la salle aux murs couleur vert d'eau et ses tables et chaises en aluminium où prennent place tour à tour plusieurs générations de Vietnamiens, exilés ou expatriés, et de Français qui ont (ou ont eu) affaire avec eux. D’une poignante mélancolie, ponctué de quelques rengaines sentimentales, de scènes à l’émotion feutrée et d’autres où explose la souffrance du deuil et de l’exil, la pièce distille un charme envoûtant qui n'est pas sans rappeler le film de Wong Kar Wai, « In the mood for love ».

Dans cette Babel culinaire s’entrecroisent les accents et les récits de la douzaine de personnages qui peuplent le spectacle, pas toujours compréhensibles, ni très audibles, incarnés par la troupe des Hommes approximatifs, melting-pot de comédiens vietnamiens et français (d’origine vietnamienne ou pas).

Fruit de l’immersion de la troupe à Saïgon (devenue Ho-Chi-Minh-Ville) et dans le treizième arrondissement de Paris, le texte de départ de Caroline Nguyen s’est enrichi des apports des comédiens. Chacun avec sa propre manière de parler le français (langue maternelle ou de l’exil) ou le vietnamien, chacun avec sa propre histoire. Pas de discours général, encore moins militant, sur la colonisation mais des bribes de destins individuels, des zooms sur des parcours oubliés.

Comme un roman

L’histoire, la grande, est convoquée en désordre selon les traces qu’elle laisse dans la vie des protagonistes, au gré de leurs voyages dans le temps et l’espace, des flashbacks, des allers retours. Trois grands repères se font jour pourtant. 1940 : enrôlement des Vietnamiens dans les usines d’armement français passées ensuite sous contrôle allemand avec les « pertes » et les tragédies qui vont s’ensuivre. 1956 : l’année où les Français défaits à Dien Bien Phu ont dû quitter l’Indochine, emmenant parfois avec eux ceux qu’ils nommaient les « indigènes ».

Et 1996, quand les « Viet-Kiêu », ces Vietnamiens exilés à l’étranger, ont pu regagner leur patrie obtenant enfin le visa tant attendu. Divisée en chapitres comme un roman, la pièce est conduite par une narratrice en voix off, la serveuse du restaurant, fille de Marie-Antoinette, qui fait aussi office de traductrice.

Au travers de tous ces destins retracés s'exhalent le souvenir des conflits, les traces des absences définitives, des séparations irrémédiables, des vies ruinées. Pointent aussi les différentes formes de folie causées par tant de souffrances accumulées, par les non-dits, les questions à jamais sans réponse, les plaies pas refermées. Et tout le pathos qui fait de Saïgon, la ville, le restaurant et la pièce, un creuset de douleur.

Saïgon
Paris 17è Du 12/01/2018 au 10/02/2018 à 19h30 Odéon-Ateliers Berthier Angle de la rue Suarès et du Bd Berthier Téléphone : 01 44 85 40 40. Site du théâtre

Tournée :

Du 21 au 23 février au CDN de Normandie-Rouen
Du 6 au 9 mars au Théâtre Dijon Bourgogne-CDN
Les 13 et 14 mars à La Comédie de Valence
Du 4 au 7 avril au Théâtre de la Croix Rousse-Lyon
Du 13 au 15 avril à la Schaubühne - Berlin (Allemagne)
Les 25, 26 avril au CDN de Besançon
Du 15 au 18 mai au Théâtre National Bretagne – Rennes
Du 29 mai au 2 juin au Centre dramatique national de Tours
Les 7 et 8 juin  au Festival Theater Formen - Braunschweig (Allemagne)

Réserver  

Saïgon

de Caroline Guiela Nguyen

Théâtre
Mise en scène : Caroline Guiela Nguyen
 
Avec : Caroline Arrouas, Dan Artus, Adeline Guillot, Thi Truc Ly Huynh, Hoàng Son Lê, Phú Hau Nguyen, My Chau Nguyen Thi, Pierric Plathier, Thi Thanh Thu Tô, Anh Tran Nghia, Hiep Tran Nghia

Scénographie : Alice Duchange
Costumes : Benjamin Moreau
Lumières : Jérémie Papin
Création sonore et musicale : Antoine Richard
Composition : Teddy Gauliat-Pitois
Traduction : Duc Duy Nguyen, Thi Thanh Thu Tô

Durée : 3h15 Photo : © Jean-Louis Fernandez