Cécile STROUK New-York
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Publié le 8 décembre 2017
« Sleep No More »… Récit d’une expérience théâtrale inattendue à New-York. Entre sueurs hitchcockiennes, drames shakespeariens et inclinaison des Américains pour le spectaculaire.

New-York est réputée pour être la ville qui ne dort jamais. Si cet adage n’a rien d’une vérité absolue, il fait néanmoins écho au nom choisi pour un show qui défraye la chronique outre-Atlantique : Sleep No More. Une injonction à ne plus dormir. Ou, vu les circonstances, à ne plus arriver à dormir.

De quoi s’agit-il ? D’une « promenade theatre » qui prend place dans un immeuble de 9 000m2 en plein cœur de Chelsea (quartier chic de Manhattan), baptisé The McKittrick Hotel en référence à Sueurs froides d’Alfred Hitchcock. Un théâtre expérientiel qui se rapproche de l’esprit d’une visite au Manoir de Paris - si l’on devait trouver un équivalent français. De l’horreur donc, ou plutôt de l’angoisse, dans ce spectacle qui rend un hommage (lointain et nébuleux) à Macbeth de William Shakespeare.

Déambulation hasardeuse

Lorsque l’on entre dans les couloirs sombres et sinueux de cet hôtel après nous avoir confié une carte de jeu, le trouble nous saisit jusqu’à arriver dans un espace intime et tamisé, au milieu duquel trône une scène. Dans cette atmosphère enveloppante des années 1930, le public cherche sa place, entre bières, chaises, absinthe et « hôtesses ». Quelques-unes aguichent, d’autres ignorent, d’autres encore tirent les cartes. Peu à peu désaglutinés par un crooner qui susurre au micro notre ordre d’avancée selon nos cartes de jeux, nous rentrons dans un autre univers, le cœur quelque peu palpitant. Là, une femme nous donne un masque blanc à la vénitienne et nous invite à nous taire à partir de maintenant en nous souhaitant à toutes et à tous une « belle expérience individuelle ».

L’exploration débute alors. Fini le collectif, place (en effet) à l’individuel. Dans une obscurité permanente, nous découvrons une première pièce, puis une deuxième, puis une troisième et ainsi de suite… Le parcours devient vite labyrinthique. L'on s'y perd aisément avant de se rendre compte qu’il y a plusieurs étages à monter ou à descendre à l’envi. Avec nos masques identiques, nous nous « promenons », d’abord légèrement paniqués par cette marche nocturne qui nous livre à nous-même, puis intrigués. Nous regardons plus attentivement les pièces, les objets, nous les touchons, nous lisons des lettres, nous sentons des parfums en quête d’indices, dans l’idée de déceler une histoire.

Une enquête illusoire

Histoires entremêlées

Boudoir, hôpital, demeure bourgeoise, cabinet de curiosités, bar… Nous passons par toutes les atmosphères possibles avant de sentir des mouvements précipités : des masques se mettent à courir dans le même sens. Nous les suivons, haletants, avant de nous arrêter pour assister à des scènes interprétées par des comédiens sans masque. À l'intérieur de ces pièces infinies, deux hommes s’affrontent, un nain semble négocier quelque chose, une aide-soignante déambule de manière inquiétante et une danseuse hispanique plonge nue dans un bain sanglant.

Dans ces tableaux vécus par le spectateur au gré de ses errements, personne ne parle. Tout est incarné dans le geste et le mouvement, laissant libre cours à l’interprétation. Malgré des efforts de lecture brouillés par l’agitation du moment, il reste difficile de comprendre ce qui se trame. À moins de suivre un acteur ou une actrice du début à la fin, mais ce serait passé à côté de cette « expérience ». D’ailleurs, ils nous préviennent dès le début : soyez curieux. Par miracle, nous nous retrouvons tous dans une même pièce rythmée par de fascinantes chorégraphies dans l'attente du banquet final. Fin d’une enquête illusoire de 2h30 scénographiée avec un sens (exagérément) réussi du tragique.

Sleep No More réussit le tour de force de nous mettre dans une situation paradoxale : celle du voyeur invisible, capable de tout voir sans être vu, démiurge de son propre monde ; et celle du spectateur qui croit comprendre une pièce sur laquelle il n’a au final aucune prise. L’expérience vaut le détour, bien que le porte-monnaie en souffre (minimum 100$ la place).

New-York est la ville des fantasmes qui coûtent chers. 

Sleep No More

Sleep No More

de Librement inspiré de Macbeth, William Shakespeare

Théâtre
Mise en scène : Collectif
 
Avec : Change selon les saisons
Durée : Entre 2 et 3h Photo : © DR