Thibaut RADOMME Bruxelles
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Publié le 25 novembre 2017
L’opéra 'Lucio Silla', composé par un Mozart âgé d’à peine seize ans, pâtit d’un livret abscons, dont le metteur en scène Tobias Kratzer, aux commandes d’une production fort élégante, s’efforce tant bien que mal de pallier la médiocrité.

Vous avez dit deus ex machina ? Rarement aura-t-on vu résolution plus improbable et brutale, au terme d’un récit lent et empesé, qui n’en finit pas d’exposer la psyché monolithique (le juste, l’amoureuse, le méchant...) de ses personnages : Lucio Silla, l’odieux tyran qui voulait faire mourir Cecilio et épouser sa fiancée Giunia, pour quelque raison obscure, se rétracte brusquement, fait libérer Cecilio et le rend à sa chère et tendre. Happy end. Rideau.

Que faire, quand on est metteur en scène au XXIe siècle et que l’on parle à des spectateurs ne se satisfaisant plus guère de l’esthétique baroque des résolutions immotivées ? Essayer de raconter une autre histoire. Telle est l’entreprise dans laquelle s’aventure courageusement Tobias Kratzer, à grand renfort de projections cinématographiques et au prix de quelques coupes (bienvenues) dans l’infinissable livret de Giovanni de Gamerra.

La mise en scène est visuellement très réussie : au centre du plateau, un immense cube de métal – la luxueuse villa du tyran, toute de fenêtres et de jeux de transparence, perdue dans une forêt profonde. L’action se déroule là tout au long des trois actes, au gré des tours et détours d’une impressionnante machinerie permettant de faire pivoter le plateau à 360°.

Un ingénieux système de projection achève d’offrir au spectateur une multiplicité de points de vue sur le drame qui se joue, le plaçant face à la violence de l’emprisonnement de Giunia, prise au piège dans sa cage dorée, sous le regard vicieux de dizaines de caméras de surveillance. Le metteur en scène use intelligemment de ce dispositif pour raconter son histoire, superposant les plans visuels simultanés et jouant du flashback et du replay. L’image, comme toujours, est belle et fascinante, mais elle écrase : envahissante, tyrannique, omnipotente, elle montre tout, souvent trop.

C’est ainsi une folle élucubration qu’il nous est donné à voir et à tenter de déchiffrer : le viol de Giunia ? l’arrivée brutale de policiers ? le réveil de zombies ? Bienvenue au bal du grand n’importe quoi ! Si le pari de la modernisation du propos est pleinement réussi – quoi de plus intemporel en effet que ce drame interrogeant la corruption du pouvoir, la force de l’amour absolu et le repentir ? –, Tobias Kratzer n’a malheureusement guère réussi à sauver le livret de l’inconséquence, malgré d’excellentes idées scénographiques et une construction dramaturgique très puissante.

La distribution est superbe en effet, aussi bien sur le plan dramatique – inoubliable Celia (Ilse Eerens), subtil Lucio Cinna (Simona Saturova) – que vocal – remarquable Cecilio (Anna Bonitatibus), formidable Giunia (Lenneke Ruiten), malgré un couple Cecilio/Giunia peu crédible.

L’orchestre est en très grande forme, sous la baguette d’Antonello Manacorda, de retour à la Monnaie après Foxie (lire notre critique) : précision et sensibilité dramatique, symbiose parfaite avec les chanteurs dans des fins d’airs en forme de haute-voltige vocale, où les instruments retiennent parfois leur souffle de longues secondes pendant que la cantatrice conduit, sans filet, une vocalise conclusive a cappella.

Voilà une œuvre importante, dans laquelle le talent dramatique précoce de Mozart s’affranchit progressivement des conventions de l’opera seria tout en en transcendant la tradition, mais une œuvre rarement jouée :  la dernière mise en scène à la Monnaie, signée Patrice Chéreau, remonte à 1985 (gageons que le livret croquignolet n’y est pas pour rien !).

Ce Lucio Silla nous laisse donc une impression mitigée : la musique est brillante, mais le récit médiocre, et toute la bonne volonté et le talent de Tobias Kratzer ne suffisent pas à redonner de la densité à un opéra qui finit par sembler passablement long.

Lucio Silla
Bruxelles - Belgique Du 29/10/2017 au 15/11/2017 à 15h00 - 19h00 La Monnaie Place de la Monnaie, 1000 Bruxelles Téléphone : +32 70 23 39 39. Site du théâtre Réserver  

Lucio Silla

de Wolfgang Amadeus Mozart

Opéra
Mise en scène : Tobias Kratzer
 
Avec : Jeremy Ovenden, Lenneke Ruiten, Anna Bonitatibus, Simona Saturova, Ilse Eerens, Carlo Allemano

Direction musicale : Antonello Manacorda

Décors, costumes : Rainer Sellmaier

Éclairages : Reinhard Traub

Vidéo : Manuel Braun

Dramaturgie : Krystian Lada

Chef des choeurs : Martino Faggiani

Orchestre symphonique et choeurs de la Monnaie

Durée : 3h30 Photo : © B. Uhlig  

Production: La Monnaie

Coproduction: Badisches Staattheater Karlsruhe

Soutien : Loterie nationale