Michel VOITURIER Avignon
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Publié le 15 juillet 2016
À partir de « Les 3 sœurs » de Tchekhov, la troupe du Colonel Astral brode des mises en abyme à propos du théâtre, du dérèglement mental, de la famille. Une surprenante exploration des interconnexions entre réalité et fiction.

Ces dernières années ont vu plusieurs variations autour de « La Mouette » de Tchekhov. En voici une à partir de « Les 3 sœurs ». Un trio réuni, selon toute probabilité, dans une institution psychiatrique est fasciné par la pièce de l’auteur russe. Leur obsession s’incarne à travers des jeux dialogués entre eux, comme si chacun était une des héroïnes du dramaturge.

D’emblée, il y a un mécanisme distanciateur puisque c’est un homme, Francesco Italiano, qui interprète l’une d’elles dans une ambigüité sexuelle troublante. Cette ambiguïté prolonge celle, globale, de ces personnes qui cherchent une identité à travers un texte théâtral alors qu’elles sont en perturbation mentale. D’autant que le jeu dramatique se situe, à l’origine, dans cette réalité complexe du fait que, au théâtre, ce sont des êtres humains qui prennent en charge des personnalités sorties de la plume d’un écrivain. Et que, par conséquent, ils restent eux-mêmes avec leur propre nom sur l’affiche tout en étant, durant la durée d’une représentation, quelqu’un d’autre qui parle par leur bouche et agit dans leurs actions.

Comme dans les matriochkas, ce jeu russe des poupées imbriquées les unes dans les autres, la représentation ne cesse d’osciller d’un niveau de perception à un autre, parfois de façon subtile, parfois de manière complexe. C’est que, en dehors de problèmes d’identité des comédiens, de leurs rôles tchekhoviens et psychanalytiques, d’autres thèmes transparaissent qui révèlent d’autres zones de réflexion : l’obsession sexuelle, la difficulté fondamentale des relations avec autrui et de la communication avec ses semblables, le travail à fournir sur soi afin d’endosser une personnalité de fiction.

Le jeu des acteurs est poussé loin. Il tente de cerner la multiplicité des sentiments, des émotions, des tâtonnements du trio, y compris l’utopique désir de réaliser la pièce de Tchekhov en jouant à eux seuls les onze protagonistes originels. Outre le contenu des répliques, le plaisir intellectuel du spectateur tient au décodage qu’il accomplit pour passer d’une perception à une autre en démêlant ce qui appartient aux personnes, aux personnages, à l’auteur initial, aux ajouts des interprètes. Il participe alors à une riche leçon de théâtre : enchevêtrement de drame, d’humour, d’interrogation. Même si l’ensemble n’échappe pas à quelques longueurs superflues.

Nasha Moskva
Avignon - Avignon Off Du 07/07/2016 au 27/07/2016 à 14h30 relâche : 13 - 21 Théâtre des Doms 1bis, rue des Escaliers Sainte-Anne. Téléphone : 04 90 14 07 99. Site du théâtre Réserver  

Nasha Moskva

de Marie Bos, Estelle Franco, Francesco Italiano d'après Tchekhov

Théâtre
Mise en scène : Marie Bos, Estelle Franco, Francesco Italiano
 
Avec : Marie Bos, Estelle Franco, Francesco Italiano

Conception, adaptation : Marie Bos, Estelle Franco, Francesco Italiano
Co-mise en scène : Guillemette Laurent
Lumière : Julie Petit-Etienne
Mise en espace : Nicolas Mouzet-Tagawa
Costumes : Thijsje Strijpens

Durée : 1h35 Photo : © Michel Boermans  

Coproduction : Colonel astral, Théâtre Océan Nord (Bruxelles), SACD Belgique