Suzane VANINA Bruxelles
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Publié le 31 mars 2016
La bonne parole que le curé Meslier dispense n'est pas du tout celle à laquelle on pourrait s'attendre. Ce qu'il prêche est tout bonnement révolutionnaire, blasphématoire...il est athée. Un bien curieux curé et un fameux personnage !

C'est Alexandre Von Sivers qui est le curé en soutane, barrette sur la tête, accueillant les spectateurs dans l'ambiance feutrée d'un lieu religieux très bien suggéré. Ce le sera également du presbytère plus tard, avec son moblier rustique, ses Ancien et Nouveau Testaments, mais aussi les propres écrits de Meslier, beaucoup moins sacrés, des textes qui ne sont sulfureux que pour les "christicoles" ainsi que nomment les catholiques ce curé-athée de choc.
 
Cependant, pendant quarante ans, le curé Meslier sera le bon pasteur pour ses paroissiens, assurant avec dévouement tous les devoirs de sa charge: offices, fêtes et sacrements. Une vie sans éclat, sans histoire sauf que... Meslier est à la fois un érudit qui se livre à des recherches parfois inattendues, sacrilèges, mais aussi un humaniste et grand penseur, un philosophe qui a pris soin de mettre sur papier le résultat de ses réflexions.

Il est étonnant à plus d'un titre. Né à Mazerny (Ardennes françaises), c'est un modeste curé de campagne. Le village dont il a la charge (avec le bourg voisin de Balaives), c'est Etrépigny (non loin de Mazerny) et l'église dont il fut curé de 1689 à 1729 est à l'image du village: très pauvre. Il exerce son ministère sous le règne de Louis XIV, époque de faste royal et de guerres sanglantes ravageant les campagnes, juste avant que l'on ne parle de siècle des Lumières.

Dévot mais pas bigot, il se fait rappeler à l'ordre en haut lieu (archevêché de Reims) parce qu'il rue quelque peu dans les brancards, notamment en s'opposant au petit tyran, seigneur du village. Il se taira jusqu'à sa mort. Il sera profondément déprimé par le fait qu'il est en train de perdre la vue et donc de ne plus pouvoir lire et écrire.


Rappelons que c'est en 1619, à Toulouse, que l'Italien Luciano Vanini, surnommé "le philosophe à la langue arrachée" fut, de plus, condamné au bûcher pour les crimes de blasphème et d' athéisme...
Il choisit de jouer un double jeu. Il sera le bon pasteur pour ses ouailles mais restera secrètement rebelle aux directives de sa hiérarchie en poursuivant ce qu'il va considérer comme son testament, son "Mémoire", un brûlot destiné à éveiller les esprits de son temps dont le titre complet est déjà suffisamment explicite ! 

Un exemple du fond de sa pensée que l'injustice porte à l'indignation: "Les prêtres et les évêques ravissent les biens temporels de leurs frères mortels sous le prétexte de les préserver dans une autre vie qui n’est point, des peines imaginaires d’un enfer, qui n’est point non plus."

Ce "Mémoire" recense méthodiquement les incohérences, contradictions et paradoxes, les croyances bibliques, évangéliques et monothéistes, rappelle les règles de la critique historique, et en tire des conclusions qui pourraient bien constituer plus que l'ébauche de l'athéisme, du "matérialisme philosophique", une proposition claire de programme libertaire !
Ne pensait-il pas qu'il fallait abattre la féodalité et l'absolutisme royal, tous ces privilèges et abus, y compris ceux du haut clergé, et pour cela renier l'Église qui les cautionne ? Qu'il fallait démystifier toutes les religions, annihiler leurs dieux: "Unissez-vous donc, peuples, si vous êtes sages !" 

Le texte dans le style de son époque, certes, mais légèrement adapté, ne manque pas de sel ni d'une ironie grinçante le plus souvent. C'est aussi une analyse en profondeur  et pleine de bon sens de ce qu'est "le fait religieux": "mensonge, erreur et imposture" surtout de la part d'une Eglise au service de l'oppression qu'exerce les puissants.

Du gros volume manuscrit divisé en 8 parties, laissé à sa mort, des copies circuleront clandestinement à Paris, recueilleront un certain succès eu égard à leur côté résolument "impie", et finiront par aboutir... dans la Russie soviétique des années vingt, qui verront en Meslier un Précurseur, le gratifiant d'un nom sur un monument !

L'adaptation théâtrale proposée par le "Poème2" captive réellement, sans déploiement de grands moyens, grâce à un dispositif scénique et lumineux qui suggère les lieux, les ambiances avec beaucoup d'efficacité. Il est dû à Ronald Beurms, décidément à l'aise dans tous les styles.
La présence accrochante du "bon curé" est assurée par cet acteur grand format qu'est Alexandre Von Sivers, guidé par le metteur en scène Jean-François Jacobs. Acteur, marionnettiste, directeur de compagnie ("Les Terribles Enfants"), il aime traiter de sujets de société actuels avec des acteurs de terrain (entre autres: "Le Petit musulman illustré" ou "Made in Belgium") et s'impliquer dans... l’associatif athée.

La Bonne parole du curé Meslier
Bruxelles Du 17/03/2016 au 03/04/2016 à je-sa: 20h - di: 16h Théâtre Poème 2 30 rue d'Écosse Téléphone : +32 (0)2 538 63 58. Site du théâtre Réserver  

La Bonne parole du curé Meslier

de Jean Meslier

Seul-en-scène Théâtre
Mise en scène : Jean-François Jacobs
 
Avec : Alexandre von Sivers

Adaptation: Jean-François Jacobs
Relecture philosophique et historique: Serge Deruette (professeur d'Histoire des idées à l'UMONS, spécialiste de Jean Meslier)
Composition et musique (en direct): Gilles Masson
Scénographie, costumes: Ronald Beurms
Régie: Lily Danhaive

Durée : 1h15 Photo : © DR poème2  

Création-production: Théâtre Poème 2, Bruxelles
Soutiens: Fédération Wallonie-Bruxelles, Administration générale de la Culture, Service général de la création artistique/Commune de Saint-Gilles-Bruxelles et sponsors privés

Le titre complet, choisi par l'auteur, est "Mémoire des pensées et sentiments de Jean Meslier, prêtre-curé d'Etrépigny et de Balaives, sur une partie des erreurs et des abus de la conduite et du gouvernement des hommes, où l'on voit des démonstrations claires et évidentes de la vanité et de la fausseté de toutes les religions du monde, pour être adressé à ses paroissiens après sa mort et pour leur servir de témoignage de vérité à eux et à tous leurs semblables."

Vanini était l'auteur de "Arcanes admirables de la nature", qui contenait "la quintessence de tout ce qu'on avait écrit de plus impie en Italie et allait devenir le bréviaire des libertins français"
 
Lire: https://archive.org/stream/letestamentdeje05meslgoog/letestamentdeje05meslgoog_djvu.txt

Michel Onfray, "Traité d'athéologie. Physique de la métaphysique , Paris, Grasset, 2005;"La Puissance d’exister. Manifeste hédoniste", 2006.