Suzane VANINA Bruxelles
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Publié le 4 mars 2016
Situé dans une région très vite reconnaissable, et alors qu'il n'est question que de maison à vendre... la trame de fond du récit s'élargit et évoque parmi un héritage, celui des désillusions d'une génération en Europe, celle de mai 68, qui rêvait de libération, de "jouir sans entraves", de changer le monde, simplement...

Autour de la notion de famille, bien des poètes, penseurs et philosophes, voire psychanalystes ont discutaillé, proclamant des évidences:"On ne choisit pas sa famille" ou des provocations:"Familles, je vous hais"  et la suite:"Foyers clos, portes fermées, possessions jalouses du bonheur !". Dans celle dépeinte par Axel Cornil, il n'y a, apparemment, pas beaucoup de ce "bonheur" dont parle Gide, et c'est plutôt, avec Salazar: "Quand la famille se défait, la maison tombe en ruines".

Alors pourquoi cet attachement à de la brique qui s'effrite, pourquoi ces souvenirs fiévreux dans des lieux morts depuis longtemps ?  S'agit-il du fameux Devoir de Mémoire ? Ou plutôt le souci de l'héritage à transmettre ? Vendre au prix du terrain semble pourtant la décision raisonnable conseillée par les "hommes de métier".

Le décor quasi inexistant suggère bien un chantier. Pas de mobilier, mais pas mal d'accessoires, de matières plutôt, dont les quatre acteurs aux pieds nus et en tenue décomplexée, useront et abuseront, dès la bataille de petits pains, ces petits pains traditionnels des réceptions et des enterrements qui ont rythmé la vie familiale. Sur ce sujet, ils paraitront improviser une chanson a capella -"Les Funérailles d'Antan" de Brassens - dans l'ironie que l'on connait du chanteur, celle aussi qui baigne le spectacle. 

Entre une mère dépressive et un père brouillon, flanqué de deux frères ayant peu l'esprit de famille, il y a ce Pétrone qui avait déjà, à la naissance "de la vase dans les poumons"... C'est lui le héros de l'histoire, celle d'un jeune gars de chez nous, un peu paumé, rêvant de plumes et de s'envoler mais encore retenu par le béton, la lourdeur des contingences matérielles et le poids d'une famille où le deuil tient une grande place.

Les personnages sont indifféremment joués par l'un ou l'autre acteur - Allan Bertin, Axel Cornil, Valentin Demarcin, Adrien Drumel - qui en changent avec rapidité, de la même façon que les répliques obéissent à la loi du tac au tac. Il y a aussi de beaux passages poético-lyriques où est évoqué le contexte historico-géographique de la contrée (ménageant même quelques phrases en wallon borain pour l'aïeul).

"La terre façonne les hommes. Même quand celle-ci est cachée sous la pierre, le bitume ou l'asphalte, même quand elle est meurtrie. Surtout quand elle est meurtrie". On reconnait cette région de charbonnages et de terrils...

Les ancêtres, ça pèse ; les parents, on entend encore, longtemps, leurs dix commandements (et plus) résonner dans la tête, ; quant au chaud petit nid où l'oisillon a grandi, la nostalgie le rend encore vivant alors qu'il est, qu'il a toujours été, de traviole et tout pourri...

Mais la maison est symbole de point de chute pour un Icare que l'on veut amener à la raison, à un ordre moyen des choses. Alors s'agira surtout pour Petrone de sauver le pigeonnier-du-fond-du-jardin d'où l'on peut "voir les terrils, points de fuite d'une terre exsangue"... dernier espoir de changement.

Après avoir écrit "Crever d’Amour", revoici  Axel Cornil comme auteur mais ici également metteur en scène et acteur. Très différent de son intérêt pour les mythes revisités, c'est le terroir, et la famille qui  l'inspirent cette fois.

S'il donne des prénoms antiques aux personnages de son histoire, c'est en expliquant un arbre généalogique où mère et père sont Europe et Icare, le grand-père survivant âgé d'une famille décimée : Dédale, alors que donc le fils ; "la pierre", c'est Petrone. Point de tragédie cependant dans ce récit qui fait la part belle aux souvenirs de toute nature. Dure et drôle à la fois, la représentation est menée avec beaucoup de dynamisme par les quatre comédiens très complices.

Du Béton dans les Plumes
Bruxelles Du 25/02/2016 au 28/02/2016 à je-sa: 20h - di: 16h Théâtre Poème 2 30 rue d'Écosse Téléphone : +32 (0)2 538 63 58. Site du théâtre Réserver   Bruxelles - REPRISE - Belgique Du 15/11/2016 au 19/11/2016 à Du Me au Sa: 20h15 - Ma: 19h Théâtre des Martyrs 22 place des Martyrs, Bruxelles Téléphone : +32 (0)2 223 32 08. Site du théâtre Réserver  

Du Béton dans les Plumes

de Axel Cornil

Théâtre
Mise en scène : Axel Cornil
 
Avec : Allan Bertin, Axel Cornil, Valentin Demarcin, Adrien Drumel

Dramaturgie, production-diffusion: Meryl Moens
Scénographie: Thomas Delord 
Costumes: Charlotte Lippinois 
Régie: Lily Danhaive, Benoît Francart

Durée : 1h Photo : © Yannick de Coster  

Création-production: "Trou de Ver" asbl, Châtelet (BE)
Coproduction: Foyer Culturel de Saint-Ghislain/ le Poème 2, Bruxelles/le manège.mons/Fondation Mons 2015.
Soutien : Fédération Wallonie-Bruxelles/Commune de Saint-Gilles et sponsors privés

Revoir: http://www.ruedutheatre.eu/article/3140/crever-d-amour/

Lire : Axel Cornil, Du béton dan les plumes, Carnières, Lansman, 2016, 42p.