L'Opera Seria
Thibaut RADOMME Bruxelles
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Publié le 16 février 2016
Parodie réjouissante de l'opéra baroque et de ses petits travers, L'Opera Seria est une œuvre peu connue de Florian Léopold Gassmann, mise au jour il y a quelques années par René Jacobs lui-même, qui la dirige de main de maître pour la Monnaie.

Divas capricieuses, imprésario véreux, librettiste et compositeur à couteaux tirés, chanteur lubrique, public furieux… Rien ne manque au tableau amusant en diable de cette création d'un nouvel opéra qui tourne à la catastrophe. Exploitant avec une rare efficacité le stratagème du théâtre dans le théâtre, Gassman compose, sur un livret de Calzabigi, une satire féroce de l'art lyrique de son temps.

L'acte II en particulier atteint des sommets de drôlerie, entre autres dans cette scène où Ritornello, chanteur efféminé, bellâtre et un peu bêta (l'excellent Mario Zeffiri), découvre les nouvelles paroles d'un air qu'il doit apprendre et, de calembours en quiproquos, ne cesse de se prendre les pieds dans le tapis du poème : « En Charybde, un chat s'en sort… - Échappe à son sort ! »

Soyons honnête : il est rare de rire autant et de si bon cœur à l'opéra, et même si toutes les subtilités comiques ne sont pas toujours accessibles à chacun (il faut un solide bagage culturel pour saisir toutes les références parodiques), la caricature de Gassmann est fichtrement bien vue et fait mouche à tout coup.

La mise en scène, signée Patrick Kinmonth, est somme toute assez classique, mais elle est efficiente et intelligente. Faisant le pari d'une scénographie éclatée exploitant le caractère modulable du plateau du Cirque Royal, elle matérialise à merveille la mécanique du théâtre dans le théatre en donnant simultanément à voir au spectateur réel les deux côtés de la rampe fictive, scène et coulisses d'une part, parterre et public d'autre part.

Nous regrettons seulement que, du fait de cet ingénieux dispositif, le plateau arrière soit fort éloigné et que les scènes qui y sont jouées paraissent en conséquence parfois un peu ternes, et que le public fictif ait été placé, au moment de la représentation de l'opéra à l'acte III, sur le plateau à la même hauteur que les chanteurs : il aurait été préférable de le placer en contre-bas, parce qu'il gêne fortement la vision des premiers rangs des spectateurs réels, censés pourtant jouir des meilleures places.

Un autre élément nous a quelque peu gêné, quoique nous comprenions l'intention du metteur en scène et que nous reconnaissions la réussite de sa mise en œuvre : l'organisation d'un vrai-faux chahut dans le public réel pendant la représentation fictive de l'acte III souligne de façon éclatante la mise en abyme voulue par Gassman, mais elle perturbe malheureusement un peu trop la représentation réelle et rend particulièrement confuse toute la première partie du troisième acte – ce en quoi Patrick Kinmonth a sans doute trop bien réussi son pari. Il aurait, à notre avis, été préférable de s'en tenir au propos du livret et de ne pas hypertrophier démesurément l'épisode de la grogne des faux spectateurs. Raccourci, le moment des huées aurait joué son rôle initial de climax de la représentation fictive, sans embrouiller inutilement la représentation réelle.

Pour le reste, cette production est irréprochable sur le plan de l'interprétation : René Jacobs, égal à sa réputation, est excellent, tout en s'offrant le luxe de jouer la comédie avec les chanteurs en même temps qu'il dirige son orchestre. La distribution est très homogène, avec beaucoup de talents à la fois bons chanteurs et bons comédiens – citons, outre Mario Zeffiri, un Thomas Walker parfait dans le rôle du compositeur, Nikolay Borchev dans celui du chorégraphe, ou Sunhae Im, mutine et séductrice, qui nous offre le plaisir d'un tournoi de vocalises avec l'orchestre.

Un dernier tour de force enfin : non content de mettre en scène la parodie – forcément datée – de Gassmann, Patrick Kinmonth est parvenu à actualiser le propos en se moquant des tics de l'art lyrique contemporain, la Monnaie étant loin d'être la dernière à les cultiver. C'est ainsi qu'un grand éclat de rire se fait entendre dans le public lorsqu'au cœur d'un opera seria tout ce qu'il y a de plus solennel, surgit un homme tenu en laisse et vêtu de la tête aux pieds d'une combinaison moulante en latex. Il y a, dans le clin d'œil goguenard de Kinmonth, comme un air de déjà vu cocasse, qui atteste de la pertinence de l'adage célèbre : qui aime bien, châtie bien !

Bruxelles - Belgique Du 09/02/2016 au 17/02/2016 à 19h00 - 15h00 La Monnaie Place de la Monnaie, 1000 Bruxelles Téléphone : +32 70 23 39 39. Site du théâtre Réserver  

L'Opera Seria

de Florian Leopold Gassmann

Opéra
Mise en scène : Patrick Kinmonth
 
Avec : Marcos Fink, Pietro Spagnoli, Thomas Walker, Mario Zeffiri, Alex Penda, Robin Johannsen, Sunhae Im, Nikolay Borchev, Magnus Staveland, Stephen Wallace, Rupert Enticknap

Direction musicale : René Jacobs

Décors et costumes : Patrick Kinmonth

Éclairages : Andreas Grüter

Chorégraphie : Fernando Melo

Dramaturgie : Olivier Lexa

Baroque Orchestra B'Rock

Orchestre symphonique de la Monnaie

Durée : 3h45 Photo : © Clärchen et Matthias Baus