Critique - Théâtre - Avignon
La vieille dame qui fabrique 37 cocktails Molotov par jour
Le dramaturge en proie à ses personnages
Par Henri LÉPINE
L'écrivain et dramaturge d'origine roumaine Matei Visniec a inscrit sa pièce dans le sillage de Ionesco, de Beckett… et donc de ce théâtre que, vu d’ici, on qualifia peut-être un peu trop vite « de l’absurde »… Ce qui le fit trancher délibérément avec un théâtre traditionnellement et abusivement étiqueté « réaliste », c’est bien cette volonté de battre en brèche les préceptes aristotéliciens, les unités classiques de temps, de lieu et d’action… Voilà un théâtre qui ne veut pas se prendre pour autre chose que ce qu’il est : un espace de jeu, de parole, hors du temps et de l’espace réel et qui pourtant s’inscrit en lui… Un espace que l’on pourrait qualifier dès lors d’onirique, voire surréaliste, car porte parole incontestable d’un inconscient et de ses signes.
Un dramaturge et ses multiples doubles…
Un auteur (Pascal Billon) est assis devant son bureau, en train d’écrire sa nouvelle œuvre. Sans cesse, il est dérangé par une vieille dame inconnue (Sophie Mangin, un peu jeune pour le rôle) qui arrive pour l’abreuver de reproches et de conseils. D’autres personnages (Laetitia Mazzoleni, Alexis Schweitzer) viennent l’interrompre pour divers motifs dont le plus flagrant est leur condition inconfortable de personnages de théâtre qui n’existent que du fait du bon vouloir de leur inventeur… La situation de l’auteur, pâle transfuge d’un improbable Dieu phagocyté par sa propre création, tend alors à se muer en un véritable cauchemar…
L’espace de jeu est bien délimité. En particulier par une signalisation au sol pour marquer les murs et cloisons d’une construction virtuelle à venir – on pense au film de Lars Von Trier « Dogville ». Les changements – très rapides, voire symboliques – de costumes se font à vue… Le jeu des interprètes semble être rendu volontairement mécanique, comme au cirque. Et il est vrai qu’il entre bien dans tout cela une dimension circassienne…
Et il reste, surtout, ce qui fait le fondement même de ce spectacle, un texte magnifique comme on pouvait s’y attendre qui, à lui seul déjà, vaut le déplacement.
Henri LÉPINE, Avignon









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