Suzane VANINA Bruxelles
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Publié le 1er avril 2015
Comment ce qui pourrait n'être qu'un fait divers sanglant, peut devenir, ou une étude fouillée de l'intériorité d'un individu ordinaire, ou une vision romantique de la Fatalité qui accable le pauvre monde, dans cette re-création de l’œuvre ultime d'un jeune auteur du passé: le choix (s'il échet) sera laissé au spectateur...

"Il était un p'tit homme qu'on appelait..." et le nom claque, sec: "Woyzeck"... dans la bouche de tous ceux qui le manipulent, le méprisent, l'humilient, le ridiculisent. Que ce soit en premier lieu sa femme Marie/Inès Dubuisson, qu'il aime sincèrement, son enfant qu'il a pris pour le sien, et ensuite les membres de la garnison militaire dont il fait partie: le Capitaine/Eric Castex, qui en fait son larbin, le médecin militaire/Denis Mpunga, pour qui il est un cobaye docile et surtout le Caporal-major/Azeddine Benamara, qu'il soupçonne d'avoir séduit une Marie trop consentante...

Tous entretiennent chez lui une angoisse permanente, un comportement fébrile, des réactions de plus en plus proches de la démence. L'appel de son nom sonnera comme "échec" dans la tête vulnérable de Frans Woyzeck. Homme simple et honnête, sans cesse en recherche d'argent pour vivre et faire vivre sa famille, la seule chose qu'il possède en fait et ce à quoi il tient plus que tout.

Il sera en proie à des hallucinations - des personnages étranges et inquiétants (Fanny Marcq, Denis Mpunga) viendront le hanter - et il finira par poignarder la femme infidèle au bord d'un étang avant de s'y noyer lui-même alors qu'il revenait sur les lieux du crime, rongé par les remords et la folie. Voulait-il se laver de la souillure, d'un péché (la purification par l'eau étant un symbole assez courant...) ? Rien n'est clairement déduit de toute cette dramatique affaire, le spectateur pourra lui-même compléter, expliquer les zones moins claires... les manques éventuels.

Dès l'entrée, on voit que le metteur en scène et scénographe Michel Dezoteux a placé l'histoire dans un lieu intemporel, sombre, métallique, étiré, jusqu'à ce que l'on entende un harmonica, une voix, et que l'on aperçoive, dans un coin du côté cour, un musicien-chanteur installant une ambiance de blues.

La petite sallle du Varia a été mise sens dessus-dessous, exploitée dans sa longueur et gradin supprimé. Le sol est entièrement recouvert d'une épaisse couche de sable-neige. Peu de couleurs - dominante rouge et dérivés du noir au blanc - auxquelles la lumière d'Eric Vanden Dunghen apportera des nuances, et l'assemblage de ferraille est pourvu de grilles qui s'ouvrent et se ferment bruyamment sur des sortes de grandes cages: prison, zoo... enfermement en tout cas et dans tous les sens.

Un riche matériau...

Curieuse destinée que cette pièce inachevée qui sera pourtant considérée comme importante et représentative de la littérature allemande du 19ème siècle ! Mais peut-être est-ce sa forme moderne - une succession de séquences en crescendo - et l'ouverture qu'elle propose, justement, qui a séduit nombre de metteurs en scène qui ont pu alors l'adapter, la recomposer à leur guise. Michel Dezoteux ne s'est pas privé de se référer à plusieurs traducteurs et d'ajouter au texte fragmenté original, ceux de de Peter Handke et de Heiner Müller (monologue de l'ascenseur dans "La Mission").

L'auteur, Georg Büchner, est aussi médecin et naturaliste; né en 1812, il commence à écrire à 18 ans, mais mourra à l’âge de 23 ans... Pour "Woyzeck", il s'est inspiré d'un fait réel dont il avait eu une exacte connaissance (par un certificat médico-légal) et qui avait défrayé la chronique de l'époque...

Quant à Michel Dezoteux, il a pour projet de réaliser une trilogie sur l’art et la folie. Après un "Hamlet", son "Woyzeck" en est le deuxième volet, toujours avec son acteur-fétiche dans le rôle central, Karim Barras, un comédien dont avec d'autres fidèles à Dezoteux, on ne cesse de découvrir des facettes de leurs talents originaux.

Il y a d'autres constantes chez le directeur d'acteurs-metteur en scène-adaptateur-scénographe, et l'on s'attend à ce que la musique prenne une part active dans ses créations, étroitement conjuguée avec le texte et le jeu des acteurs. Ici, une nouvelle découverte est celle d'Azeddine Benamara, un comédien impressionnant ainsi qu'un folksinger-bluesman étonnant. C'est lui qui plonge tout de suite le spectateur dans une ambiance nostalgique où s'instille l'idée que le Destin de l'humble troufion rejoint celui de tous les "damnés de la terre"... 

Woyzeck
Bruxelles - Belgique Du 19/03/2015 au 04/04/2015 à ma-sa: 20h Théâtre Varia 78 rue du Sceptre, 1050 Bruxelles Téléphone : +32(0)2.640.82.58 . Site du théâtre Réserver   Bruxelles - REPRISE - Belgique Du 24/01/2016 au 04/02/2016 à Du Ma au Sa: 20h30 - Les Me: 19h30 Théâtre Varia 78 rue du Sceptre, 1050 Bruxelles Téléphone : +32(0)2.640.82.58 . Site du théâtre Réserver  

Woyzeck

de Georg Büchner

Théâtre
Mise en scène : Michel Dezoteux
 
Avec : Karim Barras, Azeddine Benamara, Eric Castex, Inès Dubuisson, Fanny Marcq, Denis Mpunga

Assistanat à la mise en scène: Gleen Kerfriden
Adaptation: Michel Dezoteux
Scénographie: Michel Dezoteux
Création lumière: Eric Vanden Dunghen
Création costumes: Odile Dubucq
Création maquillage: Jean-Pierre Finotto - Maquilleuse: Laura Lamouchi
Composition musicale: Alexis Koustoulidis
Geste: Claudio Bernardo 
Régie son: Laurent Gueuning - Régie lumière: Eric Vanden Dunghen
Réalisation décor: Mohamadou Niane, Aurélien Gobeau, Damien Texido

Durée : 1h15 Photo : © Alice Piemme  

Création-production: Théâtre Varia, Bruxelles
Soutiens: Centre des Arts Scéniques (CAS)/Fédération Wallonie-Bruxelles

Officiellement Georg Bûchner a écrit trois pièces de théâtre:"La Mort de Danton"(1835), "Léonce et Léna" (1836) et "Woyzeck"(1836) et laissé quelques lettres et manuscrits. Il y a quelques années, l'Océan Nord proposait une version de "Woyzeck" qui n'était pas dénuée d'intérêt non plus...

Revoir: http://www.ruedutheatre.eu/article/2031/hamlet/#.USyA6kdxhY0.email                                   http://ruedutheatre.eu/article/1773/woyzeck/

Voir : Werner Herzog, Woyzek, Wildescreen Edition,DVD, 1979