Suzane VANINA Bruxelles
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Publié le 23 février 2015
À travers une recherche personnelle de justice et de dignité, c'est une remise en question des valeurs sacrifiées sur l'autel du Profit ou du moins du Mieux-Être: un thème universel...

Une petite ville africaine tranquille et où il fait bon vivre... d'après "la municipalité", soit Naa’ba/Anatole Koama, qui rejette toute erreur comme tout mérite sur son "pouvoir démocratique". Cette ville, Loropéni, imaginée par l'auteur, Koffi Kwahulé, on peut la situer en Basse-Volta ou en Afrique de l'Ouest. Elle a résolument choisi le chemin de la modernité. Un chemin qui passe parfois, il est vrai, par de gros sacrifices mais qui doit mener à la prospérité.

L'arrivée impromptue de Shaïne/Halimata Nikiema sera l'élément perturbateur des bonnes consciences. "Vingt ans après", ellle veut retrouver, pour une journée, les lieux de son enfance et sa famille qu'elle a quittés par esprit d'indépendance - c'est du moins ce que sa soeur cadette, Zein’ke/Safoura Kaboré, et Naa’ba son mari, prétendent -. Celui-ci est non seulement le maire mais il n'a épousé Zein’ke que par dépit. Il reste amoureux de Shaïne.

Il y a encore le frère: Ezechiel dit Ezgi/Urbain Guiguemde, témoin que l'on a contraint à se taire - tout s'achète à Loropéni - à propos des turpitudes du couple Zein’ke-Naa’ba. S'y adjoint un tout jeune enfant, muet/Yanaé Minoungou, dont on connaîtra plus tard les origines.

Shaïne pose alors beaucoup (trop) de questions car elle n'a pas retrouvé, ni la maison familiale, ni son père, qu'on lui dit d'abord avoir quitté la ville, puis qu'il est mort... Mais alors où se trouve sa tombe ? Que veut-on lui cacher ?

Unité d'action, de temps et de lieu, les trois règles sacrées de la tragédie classique sont respectées et du reste, l'héroïne, Shaïne, n'est pas sans rappeler Antigone dans sa résolution indéfectible d'honorer la mémoire bafouée de son père. À la différence de l'héroïne antique, elle devra se livrer à une véritable enquête pour découvrir ce que tous tiennent à lui cacher: l'assassinat de son père et ce qui s'en est suivi...

Le crime a pour fond un "intérêt supérieur": afin de sauver la ville de la sécheresse et de la famine, le passage d’une grand'route la reliant à différentes régions était devenu indispensable. Toute opposition à ce projet était à supprimer, de gré ou de force...

Du reste, un autre grand chantier devrait être tout aussi profitable: des investisseurs chinois veulent acheter un lac asséché en bordure de la ville et y construire une "marina" avec des hôtels de luxe.  Là, on retrouve une problématique plus moderne: l'Afrique qui se vend au plus offrant, sur base de sacrifices pour les uns, d'enrichissement pour les autres...

De l'Afrique à l'Europe, des allers-retours...

L'oeuvre de Koffi Kwahulé est toute empreinte de poésie, de lyrisme, riche de symboles, autant que de réalité pour le fond. Elle suit une excellente progression dramatique et a d'abord été créée pour le  festival bisannuel "Les Récréâtrales" que dirige Étienne Minoungou, à Ouagadougou, au Burkina Faso, une "nuit étoilée" riche en "odeurs d'arbres" d'octobre 2014. Cela se passait en plein air, dans une cour d'habitations, parmi les habitants, figurants naturels...

La scénographie d'Ange Bledja Kouassi tente de reconstituer l'ambiance d'une nuit africaine bien éloignée de la froide nuit d'un hiver européen, avec un minimum de moyens : chaises métalliques en disposition longitudinale en face à face et, en prélude de la pièce, une brève projectiond'images-souvenirs de la création burkinabée.

De la terre sur le sol est balayée par un vieux gardien/Hypolitte Kanga; il trace un chemin pour Shaïne la Justicière, en même temps qu'il efface le souvenir de la misère passée... Quelques standards musicaux sont bienvenus : Mahalia Jackson, Janis Joplin et une berçeuse burkinabé (en moré par David P.B. Zungrana et Anatole Koama)

C'est à l'imagination du spectateur qu'il est fait appel et à sa concentration sur le jeu convaincu et sincère des quatre comédien/ne/s. On retrouve trois acteurs (Safoura Kaboré, Hypolitte Kanga, Anatole Koama). Petit à petit, grâce à l'obstination et au soutien de passionnés, une création africaine originale, étonnamment créative, se fait (re)connaître...

L’Odeur des arbres
Bruxelles - Belgique Du 17/02/2015 au 28/02/2015 à ma-sa: 20h - + ma 24/02: 13h30 - me: 19h30 Théâtre Océan Nord Rue Vandeweyer 63/65, Bruxelles Téléphone : 022429689. Site du théâtre Réserver  

L’Odeur des arbres

de Koffi Kwahulé

Drame Théâtre
Mise en scène : Isabelle Pousseur
 
Avec : Urbain Guiguemde, Safoura Kaboré, Hypolitte Kanga, Anatole Koama, Halimata Nikiema, Yanaé Minoungou

Assistanat: Hypolitte Kanga
Scénographie: Ange Bledja Kouassi
Lumière: Nicolas Sanchez
Musicien: David P.B. Zoungrana
Chorégraphe: Stéphane Michaël Nana
Aide technique, scénographie: Michel Boermans
Régie: Aurore Bolssens

Durée : 2 h pause comprise Photo : © Michel Boermans  

Coproduction: Théâtre Océan Nord, Bruxelles (BE)/Compagnie Falinga-projet Récréâtrales (BF) /CRESAS (CI)
Aide : CITF (Commission Internationale du Théâtre Francophone), WBI (Wallonie Bruxelles International)

"L'Odeur des arbres" est en fait "une commande" de la metteure en scène à un auteur prolixe, à qui elle a laissé toute liberté de création. Koffi Kwahulé (Abengourou, Côte d’Ivoire,1956) vit en France). Formé à l’Institut National des Arts d’Abidjan, puis à Paris. Romancier, nouvelliste, auteur d’une trentaine de pièces, publiées aux éditions Lansman, Actes-Sud, Acoria et Théâtrales, traduites en une vingtaine de langues, et créées dans le monde entier, dont une des plus jouées est "Bintou" créée en 2003 en ce même "Océan Nord"..

Revoir: http://ruedutheatre.eu/article/1633/le-songe-d-une-nuit-d-ete/
Pour Koffi Kwahulé: http://ruedutheatre.eu/article/1359/nema-lento-cantabile-semplice/