Aurore CHERY Paris
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Publié le 18 novembre 2014
'Revue Incise' est un périodique qui vient d’être lancé par Diane Scott en partenariat avec le Studio théâtre de Vitry. Il se donne pour mission d’explorer les lieux, entendus au sens large. Le premier numéro s'avère très prometteur.

Revue Incise n’est pas à proprement parler une revue de théâtre en ce qu’elle ne se limite pas à parler de théâtre. Plus largement, elle se donne pour tâche d’explorer les lieux, tous les lieux. Ce que le discours sur le théâtre peut y perdre en spécificité, il le gagne en efficacité sociale. Car c’est là tout l’intérêt de cette nouvelle revue qui se donne avant tout un horizon politique. Disons qu’elle rejoint la galaxie d’un courant critique actuellement en train d’émerger fortement et qui souhaite réaffirmer les vertus du clivage et de l’antagonisme au sein de la société.

La Chute du mur de Berlin n’a pas signé la fin de l’histoire mais elle correspond en revanche très certainement à la disparition des débats animés et tranchés qui contrairement, à ce que l’on entend de plus en plus souvent, ne sont pas le reflet d’un malaise mais bien au contraire celui d’une démocratie saine.

Cet été, la controverse initiée par Edouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie autour de la conférence inaugurale de Marcel Gauchet aux Rendez-vous de l’histoire de Blois avait déjà conduit à une demande de reconnaissance de la légitimité de l’antagonisme dans le débat public. Dans Revue Incise, Diane Scott entend de même montrer que « la critique n’est pas la destruction du lien » et qu’elle pose simplement « que l’on peut être ensemble sans se ressembler ».

Sur le théâtre, on trouvera notamment dans ce numéro la critique du spectacle Paroles gelées, mis en scène par Jean Bellorini. Diane Scott l’étudie à partir d’un questionnement sur la pertinence de l’usage indifférent des termes de publics et de populaire. Quand on songe en termes de publics produit-on vraiment un objet populaire ? C’est là une des questions qui hante l’auteure et qu’elle explore plus particulièrement dans son article « S’adresser à tous ». La question du financement du théâtre n’est jamais bien loin et Juliette Wagman s’y attarde dans un article examinant de manière éclairante des budgets de spectacles. 


En dehors du théâtre

À propos des autres lieux, on trouvera entre autres, une étude sociologique du Comptoir général par Caroline Châtelet et Elise Garraud. Café qui s’est imposé dans le paysage parisien comme un lieu alternatif, le Comptoir général s’avère être, à y mieux regarder, une véritable machine commerciale qui flirte avec le néo-colonialisme sous prétexte d’éloge du métissage.

Alexandre Friederich propose quant à lui une réflexion sur la notion d’occupation d’un lieu et sur la manière dont il est transformé par celle-ci. On découvrira également, dans des versions traduites, des extraits d’ouvrages de Joseph Mitchell, Fredric Jameson et Anna Anthropy.

Cette dernière offre une très intéressante approche du jeu vidéo. Elle juge que son potentiel  artistique est indéniable mais qu’il est limité par son exploitation commerciale au profit d’un seul petit nombre de joueurs, masculin, oisif et hétérosexuel. Elle prône donc la réappropriation des jeux en conseillant aux autres joueurs de devenir eux-mêmes programmeurs en s'aidant des outils disponibles sur le web.

On émettra quelques réserves sur l’article de Kristina Lowis, « Mars à Vincennes, Jessica au Groenland » dont le propos paraît contredire la ligne éditoriale. En partant de l’exemple des « zoos humains » pour s’interroger sur le programme de télé-réalité Les parents les plus stricts du monde, l’auteure pose un rapport très problématique.

En effet, la notion de « zoos humains » est très controversée dans la communauté historienne, ne serait-ce que parce que, employée par Pascal Blanchard, elle est devenue un leitmotiv au service d’un propos réducteur. Sous-tendue par une activité commerciale (l’historien est aussi à la tête d’une agence de communication et d’une société de production faisant commerce des discours mémoriels), elle relève presque du slogan publicitaire.

Aussi, cette notion peut difficilement faire figure de paradigme et ce d’autant moins lorsque Revue Incise se donne précisément pour objet, parmi d’autres, d’interroger les rapports marchands déguisés. De même, lorsque l’article se conclut sur une note d’espoir en faisant référence au spectacle Exhibit B de Brett Bailey, on s’étonne qu’il ne soit jamais question de la polémique qui l’entoure. Il a tout de même été accueilli à Londres par une pétition antiraciste signée par 23 000 personnes qui a conduit à son annulation. Actuellement, une pétition similaire est en cours en France.

À ces réserves près, Revue Incise est véritablement une publication stimulante dont on espère que les prochains numéros donneront autant à penser.

Revue Incise, questions de lieux
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Revue Incise

Numéro 1 disponible sur le site du Studio théâtre de Vitry (10 €)

 

 

  Photo : © DR