Bien que fort traditionnelle, la réalisation d’Yves Beaunesne avive l’intérêt par un travail remarquable sur la gestuelle et la démarche des personnages, typés chacun au moyen d’un rythme et d’une dégaine corporels particuliers. L’utilisation du décor permet de percevoir l’opposition existant entre le réel quotidien (salon, fumoir, studio photographique-salle à manger) où l’on vit et l’aire des fantasmes (écran peuplé d’ombres fantomatiques, serre clapier-poulailler-volière), ce que les éclairages modulent comme en fondus enchaînés.
À travers une intrigue qui friserait facilement le pur mélo – la pièce date de 1884 -, Ibsen grave le portrait d’êtres aveuglés. Au sens propre d’abord puisque la cécité guette deux protagonistes. Au sens figuré ensuite car il s’agit bien d’humains s’efforçant de vivre en (se) dissimulant leurs réalités. Celle des filiations et de la génétique. Celle des amours passées en conflit potentiel avec les couples au présent. Celle des relations sociales d’une bourgeoisie opulente autant que méprisante et cupide face à une classe moyenne aux prises avec des difficultés économiques. Celle surtout de l’image de soi que chacun se construit en deçà de toute lucidité.
L’idéal faux semblant
Que l’un de ces inconscients décide soudain de dévoiler tous les mensonges, lâchetés, faux-fuyants, subterfuges, illusions… et les apparences s’effritent, se lézardent, se désagrègent dramatiquement. Les manigances d’autrefois laissent place à une manipulation nourrie de l’utopie que toute vérité assumée mène inéluctablement à accroître la grandeur d’âme des êtres.
Ibsen nous mène dans les méandres des conduites. Il étale une vision lucidement pessimiste, éclairée seulement par l’innocence d’une adolescente : pour vivre une existence ordinaire, mieux vaut faire semblant de ne rien voir de ce qui dysfonctionne et de se contenter de rêver un mieux-être sans accomplir d’efforts pour y parvenir.
La Cie de la Chose incertaine livre un travail impeccable. Chaque interprète impose son personnage avec éloquence. À souligner d’une mention pour Rodolphe Congé (Gregers) qui campe un chimérique névrosé, porteur de catastrophes ; pour Géraldine Martineau (Hedvig) dont la gamine pétulante apporte quelque fraîcheur au sein d’un univers glauque ; pour François Loriquet (Hajlmar) photographe indolent, velléitaire endémique aux sautes d’humeurs cycliques.
Michel VOITURIER, Lille










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