Le "Carré des Cosaques" est le nom donné à une parcelle du cimetière de Braine-le-Comte, en Brabant wallon, réservée aux défunts en provenance du Foyer d'accueil pour réfugiés russes, vivant de la charité de mécènes, fondé en 1954 par le Père Pire (Iles de Paix) dans un ancien couvent.
L'histoire est celle d'un gamin, François Houart, à l'enfance pas banale, entre une mère infirmière et un père "Gospodine Direcktor", Russes rescapés des conflits, comme les pensionnaires du Foyer qu'ils gèrent. Faire ses devoirs de math sous la supervision d'un prof de balistique ou apprendre l'histoire sur des cartes d'état-major de l'armée tsariste n'est pas donné à tout le monde. Ni de vivre quotidiennement parmi des personnages qu'on croirait échappés d'un roman.
Dans son récit, il sera souvent relayé par Octave, personnage savoureux, brave wallon, homme à tout faire de la maison, que joue également Houart. Amusant dialogue contrasté avec les questions de l'enfant François et les réponses d'Octave, son point de vue sur un environnement peu banal.
Il y a aussi l'adulte François se démenant et mettant en scène, littéralement, et à lui seul, toute cette improbable famille d'une trentaine de "Russes blancs", pas toujours unis, les houspillant, moquant leur hantise des bolcheviques ou leurs petites manies de vieux mais aussi évoquant la fameuse âme russe et soulageant leurs souffrances d'éclopés, de "personnes déplacées", comme on disait alors. François Houart se révèle un comédien à voix multiples particulièrement prolixe, et efficace !
"Ils sont mes racines, ces déracinés"…
La plupart des jongleurs utilisent des balles, d'autres, plus originaux, jonglent avec des chaussures… et c'est grâce à un nombre impressionnant de paires que François Houart, "jongleur en voix" mais également "en chaussures", rend vie à ses fantômes : baronne polonaise ou farouche tzigane, ex-consul, ex-officiers russes ou simples cosaques, réfugiés slovènes, serbes, croates, autrichiens, finlandais, hongrois antagonistes … Comme par ailleurs le jeune François a suivi une scolarité de petit Belge chez les bons pères, il campe aussi, avec verve, quelques personnages et situations "extra muros".
Le cagibi d'Octave est bien réel, là, dans un lieu idéal, recoin ignoré du théâtre, et la magie opère, en toute intimité, dans un merveilleux tête à tête tout en tendresse, nostalgie et poésie, comme un devoir de mémoire, un dernier hommage à ce "Carré", pour qu'il ne soit pas tout à fait ignoré, dans le coin délaissé d'un cimetière belge…
Suzane VANINA, Bruxelles









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