Julie LEMAIRE Bruxelles
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Publié le 10 juin 2014
Une économiste brésilienne emmène avec elle son père aphasique, depuis Sao Paulo. Elle espère qu’il retrouve la parole en se reconnectant à Bruxelles, ville qui l’avait accueilli alors qu’il fuyait la dictature militaire, trente ans plus tôt.

Qui sait ce qui aura dicté l’acte de la fille ? Donner un choc à son père de revoir cette ville aux visages si changés et aux pensées radicales, ou simplement le désir de  lui permettre de déambuler dans ses souvenirs et de s’abandonner à la rue, de devenir aussi transparent qu’un passant ou un mendiant ? Mais voilà que l’homme  disparaît. Et sa fille de le chercher éperdument, dans la fourmilière humaine qu’est devenue Bruxelles.

Antônio Araújo plante cette vaine déambulation au cœur de la capitale, d’abord devant un lieu de passage qui centralise toutes les rencontres et manifestations, les errances et les regards vagues : les escaliers de la Bourse. Pour quelques minutes, spectateurs, passants, clochards et acteurs se confondent.

Ensuite, le public reste coincé sur le patio de l’énorme édifice qu’il n’avait jamais eu l’occasion de si bien regarder qu’avec des acteurs juchés dans ses arcades. Le public est à la Bourse, mais celle-ci est transformée en aéroport, en douane, puis c'est la ville elle-même qui est représentée dans la Bourse. On admire l’idée renouvelée du metteur en scène brésilien de sortir le théâtre de son carcan, d’investir des lieux chargés d’un grand potentiel créatif et poétique, et de symbolisme (dans ce cas, évidemment, le monde économique et la crise, puisque ce bâtiment ne sert plus à supporter la finance).
 
Ce spectacle n’existerait pas sans les kilomètres de câbles reliant les différents plateaux ; car ça joue partout, de haut en bas, de gauche à droite, et les deux heures presque debout semblent un instant de vie réelle, ballotée dans la marée humaine de la ville. C’est une véritable prouesse technique, un spectacle qui défie la création lumière, sonore et numérique, repousse les limites de ce qu’on pensait réalisable.

Les régisseurs son et lumière se baladent avec nous et donnent leurs ordres à leur i-pad. Tout roule, le foisonnement de mouvements, mélange d’images vidéo et photos parfois, ne sont pas une superposition de couches narratives : il y en a partout, mais ça ne fait pas trop, et rien ne vient desservir l’excellent jeu des acteurs. Belges, français ou brésiliens, ils interprètent tous plusieurs rôles avec justesse, sensibilité et hargne de dire. Car le texte aussi est un gros morceau à digérer : une affirmation intense et poétique des profondeurs identitaires bouleversées par la crise.

Ville en scène: ça donne ça

Bernardo Carvalho est aussi brésilien. Avec Antônio, il est venu filmer, s’imprégner de la capitale européenne, pas dans le but de porter un regard uniforme et étranger sur la ville, mais dans celui de faire dialoguer Bruxelles et Sao Paulo.

Il a jeté dans son écriture les funestes présages devenus tristes réalité au lendemain des élections belges et européennes. La première représentation du spectacle, après seulement trois semaines de répétition dans la Bourse, semble non plus tirer l’alarme, mais sonner le glas des idéaux socialistes et démocratiques.

Les propos fascistes du fils d’un ouvrier syndicaliste, ensuite la fabuleuse harangue aux balcons d’une ambassade, invitant les manifestants à couper les mains de tous les pouvoirs corrompus qui les représentent, puis à couper leurs propres mains pour ne pas devenir un jour des abusés abuseurs, sont des joyaux d’écriture dans une poubelle de réalisme. D’espoir, il n’est pas question, mais de noirceur gratuite non plus.

La déambulation de cette femme à travers notre société en crise de valeurs et d’identité n’est pas un discours tout fait pour public blasé. La crise n’est plus un mot galvaudé par la presse et les politiques, mais un poison viral, existentiel, une nouvelle moralité perverse qui vient se loger au creux des cœurs, et finit par dicter des comportements irrationnels.

Un flamand assassine sa fille parce qu’elle parle la langue des perdants ; un homme qui a tout perdu brûle des sans-abris la nuit ; un policier danse sur du hard-rock révolutionnaire et se rit du fatidique…Ces scènes sont discontinuité dans la narration, mais permettent d’affirmer le propos de la pièce, tandis que la trame générale se suit facilement. Ceci malgré le passage du Brésil à la Belgique, de la révolte sociale des années ouvrières belges à celle contre les inepties économiques de l’organisation de la coupe du monde aujourd’hui.

Un spectacle éminemment d’actualité, une transposition royalement artistique d’un réel qu’on oublie parfois. La réalisation technique est saisissante des infinis possibles du théâtre. À voir et revoir, public averti ou novice, amateur de théâtre ou seulement d’expériences uniques, cette fin de saison à Bruxelles, à Avignon cet été, et sans doute dans beaucoup d’autres mégalopoles.

Dire ce qu'on ne pense pas...Dans des langues qu'on ne parle pas
Bruxelles - Belgique Du 27/05/2014 au 07/06/2014 à 20h15 Théâtre National Boulevard Emile Jacqmain B-1000 Bruxelles, Bruxelles Téléphone : 022034155. Site du théâtre

A la Bourse de Bruxelles

Réserver   Avignon - Avignon IN Du 07/07/2014 au 17/07/2014 à 22h Hôtel des Monnaies Festival d'Avignon Téléphone : 04 90 85 00 80. Réserver  

Dire ce qu'on ne pense pas...Dans des langues qu'on ne parle pas

de Bernardo Carvalho

Théâtre
Mise en scène : Antônio Araújo
 
Avec : Roberto Audio, Jean-Pierre Baudson, Claire Bodson, Didier De Neck, Vanja Godée, Nicolas Gonzales, Vincent Hennebicq, Luciana Schwinden et Laetitia Augustin-Viguier, Katia Bissoli, François Ebouele, Laetitia Evens, Daniel Farias, Fabien Magry, Nabil Missoumi (Chœur)

Dramaturgie : Silvia Fernandes, Antonio Duran

Scénographie :  Thiago Bartolozzo

Création lumière : Guilherme Bonfanti

Musique originale, création sonore : Thomas Turine

Trompette : Ludovic Bouteligier

Création vidéo : Fred Vaillant

Création costumes : Frédéric Denis, Laurence Hermant

Assistantes mise en scène : Eliana Monteiro, Maria Clara Ferrer

Réalisation décor et costumes : ateliers du Théâtre National

 

Photo : © Theatrenational  

Production : Festival d’Avignon, Théâtre National (Bruxelles)

Participation : Compagnie Teatro da Vertigem

Soutien : Programme Culture de l’Union européenne ( projet Villes en scène/Cities on stage)