Critique - Théâtre - Bruxelles
Le cercle de craie caucasien
Un brecht épique, ludique, tonique !
Par Suzane VANINA
Non contente de ne pas escamoter le prologue que l'auteur, Bertolt Brecht, situe dans le Caucase et fait s'affronter deux kolkhozes pour la possession d'une même terre, l'adaptatrice et metteure en scène Jasmina Douieb, lui a donné toute sa pertinence. Elle le présente comme un épisode, un exemple de ce que, au cours des ans et civilisations, les mentalités changent peu à peu.
Ce prologue, étonnant bas relief en tableau vivant bénéficie, comme tout le spectacle, du grand talent de Natahcha Belova et de ses masques, demi masques, accessoires, marionnettes, pantins en « paire accrochée », vêtements-carcasses, trompe l'œil… Il annonce en outre l'option scénique qui va prévaloir pour tout le spectacle où deux destins croisés seront racontés et où va revenir le dilemme crucial : « Comment se partager une terre… ou un enfant? »
La suite, qui en est l'illustration a contrario, montre encore, sans donc trahir le souci de didactisme de Brecht, que tout conflit pourrait se résoudre pacifiquement, si l'on voulait bien tirer les leçons de l'Histoire, de la légende. Peu importe en définitive qu'il s'agisse d'un conte chinois ou du mythe éternel de "la Justice de Salomon", la fable est universelle.
7 acteurs = 50 personnages : un pari splendidement relevé !
Puisqu'il s'agit principalement de l'évocation de leurs destinées, deux figures centrales se détachent. Elles sont magistralement incarnées par Catherine Grosjean, une Groucha émouvante, sensible, juste et Benoît Van Dorslaer, un Azdak tout aussi criant de vérité. On est touché par la personne Groucha autant que par tout ce qu'elle représente : l'amour vrai, le courage des humbles, les épreuves qui font grandir, le peuple opprimé… la "redoutable tentation d'être bon".
Quant à Azdak, juge malgré lui, c'est une autre part de la philosophie brechtienne qu'il représente. L'individu Azdak, pseudo intello épicurien, pour le moins hors normes, attire aussi la sympathie même s'il est foncièrement désabusé et paraît cynique, avant d'être secoué par la sincérité de Groucha. C'est dans la rencontre (à partir de l'épreuve du "cercle de craie") de ces deux rondeurs si différentes que va résider le point d'orgue du plaidoyer brechtien contre toute forme de déshumanisation, qu'a fait sien Jasmina Douieb.
L’une et l’autre sont très efficacement entourés de Jean-Michel Distexhe, Cédric Eeckhout, Lara Hubinont, François Neycken, Cécile Vangrieken. Tous se partagent donc divers personnages y compris le personnage-relais à qui il arrive, en adresse au public, non seulement de situer lieux ou enjeux mais également de traduire pensées et non-dits des personnages. Une autre performance du spectacle est d'avoir réussi à extraire, en deux petites heures non stop, la substantifique moelle de l'œuvre énorme de Brecht.
Suzane VANINA, Bruxelles










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