Publié le 4 mars 2009
Il y a de l'épopée dans ce récit qui traverse guerre et après guerre, mis en scène de façon ludique avec la réunion tonique d'une foule de personnages. Scène et salle se confondent; les comédiens surgissent de partout, avec à chaque fois de nouveaux avatars; le rythme général ne laisse au spectateur aucune occasion de souffler…

Non contente de ne pas escamoter le prologue que l'auteur, Bertolt Brecht, situe dans le Caucase et fait s'affronter deux kolkhozes pour la possession d'une même terre, l'adaptatrice et metteure en scène Jasmina Douieb, lui a donné toute sa pertinence. Elle le présente comme un épisode, un exemple de ce que, au cours des ans et civilisations, les mentalités changent peu à peu.

Ce prologue, étonnant bas relief en tableau vivant bénéficie, comme tout le spectacle, du grand talent de Natahcha Belova et de ses masques, demi masques, accessoires, marionnettes, pantins en « paire accrochée », vêtements-carcasses, trompe l'œil… Il annonce en outre l'option scénique qui va prévaloir pour tout le spectacle où deux destins croisés seront racontés et où va revenir le dilemme crucial : « Comment se partager une terre… ou un enfant? »

La suite, qui en est l'illustration a contrario, montre encore, sans donc trahir le souci de didactisme de Brecht, que tout conflit pourrait se résoudre pacifiquement, si l'on voulait bien tirer les leçons de l'Histoire, de la légende. Peu importe en définitive qu'il s'agisse d'un conte chinois ou du mythe éternel de "la Justice de Salomon", la fable est universelle.

7 acteurs = 50 personnages : un pari splendidement relevé !

Puisqu'il s'agit principalement de l'évocation de leurs destinées, deux figures centrales se détachent. Elles sont magistralement incarnées par Catherine Grosjean, une Groucha émouvante, sensible, juste et Benoît Van Dorslaer, un Azdak tout aussi criant de vérité. On est touché par la personne Groucha autant que par tout ce qu'elle représente : l'amour vrai, le courage des humbles, les épreuves qui font grandir, le peuple opprimé… la "redoutable tentation d'être bon".

Quant à Azdak, juge malgré lui, c'est une autre part de la philosophie brechtienne qu'il représente. L'individu Azdak, pseudo intello épicurien, pour le moins hors normes, attire aussi la sympathie même s'il est foncièrement désabusé et paraît cynique, avant d'être secoué par la sincérité de Groucha. C'est dans la rencontre (à partir de l'épreuve du "cercle de craie") de ces deux rondeurs si différentes que va résider le point d'orgue du plaidoyer brechtien contre toute forme de déshumanisation, qu'a fait sien Jasmina Douieb.

L’une et l’autre sont très efficacement entourés de Jean-Michel Distexhe, Cédric Eeckhout, Lara Hubinont, François Neycken, Cécile Vangrieken. Tous se partagent donc divers personnages y compris le personnage-relais à qui il arrive, en adresse au public, non seulement de situer lieux ou enjeux mais également de traduire pensées et non-dits des personnages. Une autre performance du spectacle est d'avoir réussi à extraire, en deux petites heures non stop, la substantifique moelle de l'œuvre énorme de Brecht.

Suzane VANINA, Bruxelles

Le cercle de craie caucasien
Bruxelles - Belgique Du 19/02/2009 au 07/03/2009 La Monnaie 23, rue Léopold Téléphone : +32 (0)70 23 39 39. Site du théâtre   Silly - Théâtre au Vert - Belgique Le 26/08/2011 à 20h30 Chapiteau des Baladins du Miroir Place Obert de Thieusies Thoricourt Réserver   Tourcoing Du 24/05/2012 au 25/05/2012 à je 19h30 ve 20h30 Théâtre municipal Raymond Devos place du Théâtre, 59200 Tourcoing Téléphone : 03 20 26 86 34. Réserver  

Le cercle de craie caucasien

de Bertolt Brecht (1944)

Théâtre
Mise en scène : Jasmina Douieb
 
Avec : Jean-Michel Distexhe, Cédric Eeckhout, Catherine Grosjean, Lara Hubinont, François Neycken, Benoît Van Dorslaer, Cécile Vangrieken

Assistanat mise en scène : Roxane Lefebvre

Dramaturgie : Alice Latta

Training : Fanny Roy

Scénographie : Xavier Rijs

Costumes, masques, marionnettes : Natacha Belova

Lumière : Laurent Kaye

Composition musicale : Pascal Charpentier

Coproduction : Cie Entre Chiens et Loups, Zone Urbaine Théâtre

Photo : © Pierre Bodson