Cécile STROUK Paris
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Publié le 11 avril 2014
La compagnie théâtrale Lumière d’Août présente la dernière création de Marine Bachelot, “La place du chien”. Après “A la racine” où elle explore les héritages politiques féministes, l’auteure et metteure en scène revient avec une nouvelle création qui vient bousculer le spectateur sur la place des uns et des autres dans la société.

"Ça fait 100 fois que je te dis de te déchausser quand tu rentres !", "Fais attention, t’as encore renversé de l’eau !", "Mais pourquoi tu vérifies toujours si le verrou est fermé ?"… C’est fou comme de petites choses, en apparence anodines, peuvent être le révélateur des tensions latentes d’un couple. Pour celui que nous découvrons sur scène, l’origine du malaise va venir d’un chien. D’un labrador noir plus précisément, imposant, docile, racé, gâté. Sa maîtresse - interprétée par la charismatique Flora Diguet - vit avec lui depuis plusieurs années dans son petit appartement.

Ce chien, c’est son partenaire de vie. Recueilli à la SPA, il représente pour elle bien plus que ses multiples conquêtes. Sa place est telle qu’il dort avec elle dans son lit, qu’ils jouent ensemble, qu’elle lui parle avec effusion de ses préoccupations existentielles, de ses soucis quotidiens. Leur complicité est évidente. Criante, même. Exclusive. Ce qui explique sans doute ce choix d’avoir confié au très agile Yoan Charles le rôle du chien, mimé avec beaucoup de grâce, de souplesse et d’émotions tour à tour instinctuelles et humaines.

Alors, quand arrive cet homme - un musicien congolais, habité par le très juste Lamine Diarra - dans la vie de ce couple femme/chien, l’intégration est ardue. D’autant plus que dans sa culture à lui, les chiens ne sont rien d’autre que des animaux de rue. Son incompréhension va grandir au fur et à mesure qu'il est mis face à un constat implacable : oui, sa petite amie aime presque son chien autant que lui. S’il veut rester, il doit se résigner à vivre à leurs côtés.

Révolté par cette idée, il tentera toutes sortes de choses pour prendre le dessus sur ce chien et s’imposer comme l’homme de la situation : indifférence, agressivité, sorcellerie, violence, mépris… Jusqu’à se rendre compte que son adversaire est beaucoup plus fort qu’il ne le pensait. Et que le combat va bien au-delà d’un seul chien contre un maître dominant : il interroge sa place à lui, d’être humain, d’amant et d’homme noir dans la société et dans sa vie de couple, mais aussi la place du chien, humanisé, amant lui aussi et noir. Le parallèle va remettre en perspective les rôles de chacun, au fur et à mesure que les places vont se brouiller. La jeune femme, malgré ses protestations, ses compromis, s’agitera en vain face à une situation qui finira par tous les dépasser.

Quand la différence créé le malaise

Marine Bachelot livre ici une pièce subtile qui interroge, à partir d’une histoire simple aux airs de sitcom, une multitude de malaises créée par une seule et même chose : la différence. Comment est-elle perçue, vécue, intégrée ? Qu’est-ce qu’elle révèle comme conflit ?

Fonctionnant par tableaux successifs, cette pièce nous donne à voir l’évolution des personnages et le resserrement ou au contraire, la distension de leurs liens sur une scène large, profonde, intelligemment exploitée, dans laquelle on rit, on fait l’amour, on coure, on s’engueule. Un bel espace d’expression, marqué par des dialogues qui ne perdent jamais en rythme, relevés par des touches d’humour - souvent dues aux déplacements comiques du comédien interprétant le chien - et par le choix de sons politiquement marqués ou d’écrans pour écrire les pensées qui ne se disent pas. Mention spéciale aux monologues, instants suspendus dans le temps, où l’intime se meut en une confrontation à soi-même, faisant du spectateur le complice mais aussi le voyeur des malaises qui prennent forme sous ses yeux.

Au sourire succède l’interrogation, au rire la gravité. Pour finir l’esprit quelque peu remué, face à la densité émotionnelle de cette pièce, qui vient chercher des choses que, généralement, on préfère (se) cacher.

La place du chien
Paris Du 08/04/2014 au 13/04/2014 Maison des Métallos 94 rue Jean-Pierre Timbaud, 75011Paris Métro Saint-Maur/ Parmentier Téléphone : 01 47 00 25 20. Site du théâtre

Prochaines dates : du 8 au 13 avril au théâtre des Métallos, Paris

Printemps 2015 : Représentations à Saint Brieuc, Laval, Cesson-Sévigné, etc.

 

La place du chien

de Marine Bachelot

Théâtre
Mise en scène : Marine Bachelot
 
Avec : Yoan CHARLES, Lamine DIARRA, Flora DIGUET

 

Production : Lumière d’août

Photo : © Caroline Ablain