Cécile STROUK Paris
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Publié le 23 janvier 2014
Cette mise en scène de 'La Leçon' d’Eugène Ionesco au théâtre de l’Essaïon vient souligner tout ce que cette pièce comporte de déjanté, de grotesque et d’étouffant.

Dans l’émission Carré Bleu du 21 décembre 1969, Eugène Ionesco confiait à la journaliste Marlène Belilos : "Mes pièces sont des critiques du langage mais aussi des parodies du théâtre de boulevard." Genre qu’il a toujours détesté pour cette complaisance ennuyeuse qui vise à plaire à tout prix. Depuis le début de sa carrière de dramaturge, Ionesco préfère dire les vérités. Pour lui, le théâtre doit être considéré comme une mise en question.

Et, en effet, Ionesco questionne. Le totalitarisme dans Rhinocéros (1959), la bourgeoisie décadente dans La Cantatrice Chauve (1950), la difficulté de la connexion humaine dans La Leçon (1951). Le but étant toujours de montrer à quel point les êtres peinent à se comprendre, pêchant souvent par égoïsme, désir de domination ou indifférence. Dans la leçon qui nous est présentée ici, nous plongeons dans ce monde d’échanges qui, malgré leur abondance, échouent à faire naître une relation saine et cohérente entre les personnages.

La pièce s'ouvre sur une bonne âgée d’une quarantaine d’années - interprétée par Karine Huguenin - qui nous présente la scène à laquelle nous allons assister. Son regard, mutin et dérangé, ses propos, étranges et pénétrants, sa voix, stridente et sensuelle, et ce gros manteau de fourrure, inadapté à la situation, nous donnent d’emblée le ton de la pièce : déjanté. Ce que vient confirmer l’arrivée simultanée des deux personnages principaux. D’un côté, l’élève, très justement interprétée par Marie Crouail dans son excentricité. De l’autre, le professeur, homme bedonnant d’une cinquantaine d’années dont l’accent germanique renforce l'étrangeté qu'il dégage.

L’oeuvre comme mise en question


De la destruction du savoir

Après le départ de la bonne qui les aura prévenus d'un drame imminent, nos deux personnages se mettent à discuter. Elle, a l’ambition de passer son doctorat total. Lui, de l’aider à réussir. Tous deux ont un but commun, qui les amène au départ à avoir une conversation à peu près cohérente sur l’arithmétique. Mais, un peu comme dans Voltaire, on est dans l’exagération puisqu’il est moins question d’arithmétique que de simples additions.

La pièce commence à dégénérer lorsque se pose la question de la soustraction, que la jeune fille est incapable de résoudre. Dès l’instant où les deux personnages se perdent, la rupture est entamée. Le professeur se lance alors dans une logorrhée délirante sur la “philologie” (encore une fois, mot pompeux pour désigner l’apprentissage de langues identiques), sans prêter attention à une élève qui, de minute en minute, se décompose. Le torrent de savoir est tellement insoutenable qu’elle en vient à développer un mal de dents obsédant.

La tragi-comédie de l'absurde

La force de cette mise en scène réside dans cette rupture où les acteurs arrivent chacun à créer leur propre univers, malgré l'ineptie de leurs propos. Sans compter l’effet comique, créé par l’actrice Marie Crouail qui va jusqu’au bout de sa crise de nerf par un regard hagard et une gestuelle affolée. Effet comique auquel succède un sentiment de consternation face au drame que peut provoquer un absence totale d’écoute.

Autre "personnage" : cette table en bois, à la ligne diagonale, qui tient sur des livres et qui recèle toutes sortes de choses. Objet qui assiste, mutique, à un boulevard caricaturé à l'extrême ; autour duquel on s’assoit d’abord sagement avant de laisser exploser ses névroses, une fois debout, une fois allongé, une autre fois accroupi ; sous lequel on vient se réfugier pour se protéger de la violence ambiante ; derrière lequel aussi se cache un banc, aux airs de cercueil. Ici, la folie est l’alliée de la mort, qui sonnera la fin de la pièce. Le maître assassinera par son savoir.

C'est avec une belle aisance que la "Leçon" de l'Essaïon donne vie à l'une des grandes vérités de Ionesco : “Notre condition humaine est métaphysiquement inadmissible”.

le 28 janvier 2014 à 0:57
De : Marie Titre : Merci !!!! un grand merci pour cette belle critique ! marie
La leçon
Paris Du 09/01/2014 au 29/03/2014 à je ve sa 20h Théâtre de l'Essaïon 6 rue Pierre au Lard 75004 Téléphone : 01 42 78 46 42. Site du théâtre Réserver  

La leçon

de Eugène Ionesco

Théâtre
Mise en scène : Jean-Pierre Brière
 
Avec : Marie Crouail, Karine Huguenin, David Stevens

 

Conception scénographique : Didier Préaudat

Costumes : Pascale Barré

Régie plateau : Fanny Blouet

Production : Théâtre Méga Pobec

Aide : Scène Nationale Evreux-Louviers

Durée : 1h10 Photo : © DR