L’autofiction prolifère en littérature, le docufiction se répand sur les écrans. Qu’en est-il au théâtre ? Il y a eu des exemples comme le « Rwanda 94 » de Jacques Delcuvellerie. Voici le « Transfer ! » de Jan Klata, programmé dans « Vent d’Est » à l’occasion de « lille3000 Europe XXL ». Il pose la question de savoir s’il s’agit encore de théâtre.
Les trois chefs d’états sont sur un podium ascensionnel. Ils discutent de l’avenir du monde avec désinvolture, cynisme, mauvaise foi et arrière-pensées politiciennes. Ils se livrent, selon leurs propres dires, au blabla. Mais ils chantent aussi comme des rockers en show public.
Derrière ce trio, alignés sagement sur des chaises, une dizaine de personnes, en général âgées, attendent de venir témoigner soit de leur vécu personnel d’après 1944, soit de celui de la famille dont elles descendent. Tour à tour, chacun viendra, selon des alternances diverses destinées à briser la monotonie de trop longs monologues, raconter par bribes les situations humaines subies à cause d’un partage de la Pologne par les vainqueurs du second conflit mondial
La fiction reléguée par la réalité
Les récits sont dits, presque joués par ces comédiens d’occasion. Il s’y glisse de l’humour et de la dérision. Mais surtout il s’y entend des détresses humaines de tous ordres, des blessures physiques et morales des violences du temps de guerre, des spoliations, des rejets racistes, des difficultés d’intégration.
Les anecdotes se succèdent. Elles ne sont pas assénées avec du pathétique. Elles sont un récit de notations tragiques du quotidien, à cent mille lieues des décisions prises en haut lieu. Elles tissent pour le public un catalogue d’errances, d’horreurs, d’injustices, de mépris, d’humiliations, de volonté de survivre, de résistance dérisoire. L’Histoire se cache derrière des faits individuels ; elle les rend d’autant plus insupportables qu’elle ne s’embarrasse pas de pitié.
Théâtralement, la sobriété domine. Elle n’évite pas un peu de lassitude du spectateur. Mais d’autre part le rend juré d’un procès qui n’aura jamais lieu. Il lui faut, en son for intérieur, prendre position, entendre des voix qui lui étaient inconnues, être en interrogation avec l’ignorance qui était la sienne. Car même si l’aspect purement théâtral n’est pas totalement convaincant, une représentation de ce type donne précisément sa grandeur au spectacle.
Michel VOITURIER, Lille









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