Suzane VANINA Bruxelles
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Publié le 17 mai 2013
Dans ce spectacle dépouillé de tous artifices, on a pris plaisir à voir rendre une certaine justice à ces gens ordinaires, jamais solennels, qui ont des peines, qui ont des joies et sont portés par des corps et des voix parfaitement naturels.

Les premiers spectateurs qui entrent dans la salle dévolue au spectacle trouvent des personnes - les acteurs - sans que rien ne les distingue, déjà assises çà et là sur des chaises disposées en large cercle. Pas de décor, pas de table de mixage, pas de régie, même incorporée à la scène (d'ailleurs inexistante), pas de projos, une lumière crue... une salle de répétition ? Le cercle se complète peu à peu en toute connivence et familiarité.

Cette présentation scénique fait allusion à l'un ou l'autre de ces groupes d'entraide à l'image des Alcooliques Anonymes précurseurs. Mais ici la prise de parole va se faire à l'arraché, l'histoire (le "témoignage"-confession libératrice) ne se déroulera pas d'une traite, dans le respect et dans l'écoute, et le vécu ne pourra être partagé. Il suscitera même sourire et rire d'autres personnes - les spectateurs - autour d'eux.

Pas de table ronde accueillante et le café convivial est remplacé par d'aigres cornichons. C'est presque gêné et timide que chaque personnage osera parler, parfois sans se nommer, plutôt comme on se jette à l'eau, avec effort et sans s'épargner la honte, conscient de s'exposer au ridicule. Et c'est parfois aussi le voisin-spectateur qui se sentira gêné de côtoyer de si près un être qui dévoile ainsi son intimité. 

Ce serait comme un oratorio pour sept voix, chaque soliste ayant sa partition en tête et gardant une tenue neutre. Il y aura quelques fois des chevauchements, parfois des ensembles, mais le plus souvent chaque interprète joue seul sa partie. Si l'on fait plutôt un parallèle avec les arts plastiques, on pense à autant de petites installations, et que ces sept personnes banales s'exposent, exposent leurs petites vies banales, à la façon dont certains artistes dits spontanés ou naïfs créent dessins, peintures, fresques, objets...

Chacun des sept comédiens est un personnage typé, un monsieur-tout-le-monde ou une dame, ou une demoiselle, comme on en croise tous les jours. De manière impromptue, ils se coupent la parole et cela donne lieu à des enchaînements bizarres, par exemple "Andrea: Pour les femmes comme moi, la vie est finie" - Bernard: "C’est pourquoi j’ai pris un pain et j’ai payé".

Tirée d'un recueil de sept nouvelles de l’auteur contemporain hongrois Szilàrd Podmaniczky, cette non-pièce de théâtre s'en veut l'image. Ce sont des miscellanées, un melting pot d'une même tonalité, servis de manière aléatoire par les sept comédiens et à déguster tel quel, sec et brut, avec même une pointe vinaigrée (comme ces cornichons en cerises sur un gâteau... absent).

"Il ne faut pas réfléchir, sinon on se rend compte de trop de choses, ça enlève l’envie, ça coupe l’appétit, on commence à faire le difficile"

Le projet a réuni des acteurs venus de compagnies différentes mais ayant de grands points communs. Plusieurs font régulièrement partie de Transquinquennal (créé en 1989), dont en premier lieu Pierre Sartenaer - il fut "Meilleur acteur 2012 avec La Estupidez" (voir RDT) - et Brigitte Dedry. Ce collectif théâtral bruxellois travaille sur le quotidien, la matière vivante et contemporaine, parfois en collaboration avec des auteurs parfois seul dans une pratique collective où chacun est dépositaire du projet en construction. Leurs projets sont vus comme autant de questionnements sur ce qu'est la "représentation", les possibles formes multiples du théâtre. Leurs créations devienent des défis lancés aux conventions, à eux-mêmes et aux spectateurs.

Cette description s'appliquerait aussi à l'Ensemble Leporello (créé en 1986) dont sont issus les autres acteurs en majorité et qui se distingue par ce que au texte, il allie le chant et la chorégraphie. Quant à Tristero dont fit partie Pierre Sartenaer et Andrea Bardos, autre collectif bruxellois de théâtre, il entend se réinventer à chaque nouvelle production. Par exemple, pour "Coalition", ses membres avaient uni leurs forces avec... Transquinquennal, chose qui semble aller de soi pour ces collectifs, essentiellement itinérants, revendiquant le plus souvent "l'artisanat théâtral", appelant à la participation du public et résolument engagés dans les voies de la découverte. Cela crée également une grande complicité entre les acteurs dès qu'ils se retrouvent dans un projet mis en commun.

Territoire gardé par un chien crevé
Bruxelles - Belgique Du 25/04/2013 au 04/05/2013 à Du 25/04 au 28/04/2013 et du 01/05 au 04/05/2013 : 20h30 - je: 19h Le Marni 25 rue de Vergnies Téléphone : 02 639 09 80. Site du théâtre Réserver  

Territoire gardé par un chien crevé

de Szilàrd Podmaniczky

Théâtre
Mise en scène : Andrea Bardos.
 
Avec : Andrea Bardos, Brigitte Dedry, Charlotte Deschamps, Eric Drabs, Bernard Eylenbosch, Pierre Sartenaer, Vital Schraenen

Traduction française:  Andrea Bardos-Féltoronyi, éditions Kantoken, 2013 (http://www.kantoken.eu)
Création lumière et environnement: Vital Schraenen, Maria Dermitzaki

Durée : 1h20 Photo : © Charlotte Sampermans  

Coproduction: Andrea Bardos/Tirasila/Théâtre Marni (Bruxelles)
Soutien : Fédération Wallonie-Bruxelles / Institut hongrois Balassi

Szilàrd Podmaniczky (1963), écrivain prolixe et multiforme (romans pour adultes et enfants, nouvelles, poésie, pièces de théâtre, scénarios...) régulièrement primé dans son pays, la Hongrie, est friand d'humour et de titres insolites :"Territoire gardé par un chien crevé" n'est que l'un d'eux, comme encore :"A Magritte-vázlatok" que l'on traduirait en français par "Esquisses Magritte", titre révélateur et significatif. Il y aurait aussi "La Fiancée Hydraulique", "Le léopard qui salue des deux mains", "Cloches en caoutchouc"... du surréalisme à la hongroise donnant envie de découvrir cet auteur davantage.

Référence : Coalition ( http://www.ruedutheatre.eu/article/1409/coalition/ )