La Serva amorosa
Suzane VANINA Bruxelles
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Publié le 16 février 2013
Pas question d'actualisation audacieuse pour cette peinture de moeurs familiales datant du 18ème siècle et pas exactement de réalisation à l'identique. Le metteur en scène-adaptateur a fait mieux : nous restituer l'esprit et "l'umore" de cette pièce sous-titrée "ou l'heureuse famille".

Le pivot central de l'intrigue, celle qui en tire les fils, est Corallina. Servante modèle et fidèle, elle tentera par tous les moyens de réconcilier ceux que des injustices, des malentendus ou de sordides manoeuvres empêchent de se retrouver. Le sort de son jeune maître Florindo lui tient particulièrement à coeur, comme celui de"sauver son honneur" car dans un grand élan de générosité, elle l'a épaulé, recueilli, alors qu'il a été banni et laissé sans le sou par son père.

Le contrepoint de ce personnage féminin sympathique est celui de la marâtre Beatrice, autoritaire et intriguante, qui a épousé uniquement par intérêt le père de Florindo, Ottavio, un vieux et riche bourgeois. Sa cupidité finira par être révélée à tous. Ils sont veufs tous les deux et Beatrice a installé chez eux son (crétin de) fils, Lélio, qu'elle veut voir hériter au détriment du fils légitime d'Ottavio.

Mise à part la"jeune première" Rosaura, les autres rôles sont masculins et certains sont convenus, faisant partie de la tradition commedia dell' arte : Pantalone, Arlecchino, Brighella. Mais aussi ces types de barbons comme Ottavio ou avocat-homme de loi comme Maître Agapito.

Il ne sera pas question d'union ancillaire car la servante "affectionnée" (ou"généreuse") ne manifeste qu'un pur et honnête sentiment pour son maître qui fut son frère de lait. Chez Goldoni, les personnages de femme ne sont pas falots ; il est remarquable pour son époque qu'il ait composé un tel personnage de jeune femme affranchie, ne s'en laissant pas conter, choisissant elle-même son mari, avec tout de même du bon sens dans le respect de sa condition de subalterne.

Très vite, le public n'est plus dans un bâtiment actuel, confortablement assis, programme en mains. Il est invité à parcourir les siècles et se trouve transporté dans l'Italie de Goldoni, convié à un spectacle du Teatro San Luca par une troupe de comédiens dont les moyens techniques sont inversément proportionnels à la créativité et au dynamisme. L'auteur leur avait préparé un texte sur mesure, et, pour chacun, quelques beaux passages à mettre en valeur car il les connait bien, ce sont des types immuables...  

"Bon sang ne peut mentir"...

Il est italien celui qui coule dans les veines de Pietro Pizzuti, ainsi que dans celles de quelques-uns des acteurs/trices de cette distribution - l'épatante Joëlle Franco en tête dans le rôle-titre - et il ne trahit pas le vieil adage. Ce sang-là n'est pas gorgé de comique et de la volonté cabotine de faire rigoler, il est la vivacité même, la fantaisie à l'état pur.

Pour cette mise en scène, il a trouvé en Delphine Coërs, la parfaite collaboratrice. Sa scénographie et ses costumes font intégralement partie du projet d'un spectacle qui serait en construction et contact direct avec le spectateur comme au temps de cette "commedia all improviso"... Un exemple: elle a mixé sa propre inventivité avec le respect du style 18ème dans un costume extravagant qui renforce le côté prédatrice de Beatrice, la comédienne Patricia Ide, excellente, comme les autres comédiens, tous à citer : Maroine Amimi, Grigory Collomb, Pietro Marullo, Quentin Minon, Marvin Mariano, Flavia Papadaniel, Réal Siellez.

Si Pietro Pizzuti connait bien la commedia dell'arte, il connait tout aussi bien Goldoni dont on sait qu'il voulait apporter un sang neuf à cette forme de théâtre jusqu'alors apanage des comédiens et dépourvue de dramaturge. Dans leurs rôles-types fixes avec masques et costumes convenus, ils "improvisaient" sur un canevas classique; il s'agissait de "lazzis" (comparables aux "traditions" en vigueur encore il y a peu en art lyrique) et non d'impros au sens où on l'entend aujourd'hui.

Pizzuti, en combinant sa propre adaptation et des acteurs bondissants, caracolants (avec et sans masques), des rideaux rouges, des tréteaux et des décors à construire par eux suivant les nécessités de l'action, entend bien respecter la démarche de Goldoni pour cette pièce-charnière appartenant à une époque de transition, l'auteur allant en douceur vers une construction dramatique réelle.

Bruxelles - Belgique Du 15/01/2013 au 02/03/2013 à Du ma au sa : 20 h 30 Théâtre le Public rue Braemt 64-70, 1210 Bruxelles. Téléphone : 0800.944.44 . Site du théâtre Réserver  

La Serva amorosa

de Carlo Goldoni

Comédie Théâtre
Mise en scène : Pietro Pizzuti
 
Avec : Maroine Amimi, Grigory Collomb, Joëlle Franco, Patricia Ide, Pietro Marullo, Quentin Minon, Marvin Mariano, Flavia Papadaniel, Réal Siellez

Assistanat à la mise en scène: Marta Michelini
Scénographie, costumes : Delphine Coërs, Héloise Mathieu, Anna Terrien                                                                              Stagiaires costumes : Virginie André, Hélène Lhoest, Aurélie Beyaert                                                                                                    Construction décor : Laurent Minet, Saoud Mama                                                                                                        Remerciements : Carlo Boso, Stefano Perocco Di Meduna (prêt des masques traditionnels)
Recherche musicale, travail vocal : Réal Siellez, Marvin Mariano
Travail de diction pour les personnages Pantalone et Arlecchino : Dominique Grosjean
Lumière : Maximilien Westerlinck
Régie : Louis-Philippe Duquesne                                                                                                                                                Stagiaire régie : Nicolas Oubraham

Durée : 1h50 Photo : © Bruno Mullenaerts  

Création-production : Théâtre Le Public, Bruxelles
Aide : Fédération Wallonie-Bruxelles

Pour rappel : Le Vénitien Carlo Goldoni, né en 1707, mort en 1793 consacrera seulement quelque vingt années (1738-1762) à une intense production théâtrale : plus de 200 pièces (dont toutes n'ont pas été traduites en français).