Critique - Théâtre - Tournai
Le jardin
La revanche du maigrelet rêveur sur le pacha rablé
Par Michel VOITURIER
Sous l’apparente légèreté du propos, ce spectacle pose des questions singulières, d’une part sur notre rapport à l’autre, d’autre part sur notre rapport aux objets. Antagonisme et complémentarité sont les deux axes des relations qu’entretiennent le doux rêveur filiforme (Jean-Paul Lefeuvre) et le nonchalant courtaud oisif (Didier André). Le premier s’avère quelque peu naïf, plein de bonne volonté, presque servile. Le second traîne son indolence et son farniente pour mieux profiter de son acolyte et l’assujettir.
Dans notre monde consommateur, l’objet c’est ce qu’on qu’acquiert et qu’on possède, l’utilitaire, le fonctionnel, la chose à notre service. Dans l’univers jardinier des deux compères, le voici métamorphosé en support créatif disponible. Il n’est plus ce qu’on possède ni ce qui rend service.
Une brouette devient partenaire d’une chorégraphie, un tuyau d’arrosage sert d’accessoires de jonglerie, une bêche est escalator fugace, un journal s’utilise comme slip, une caisse en bois se révèle prison, un pavé se retrouve auxiliaire circassien… Bref, chacun s’incarne en des images inventives, passe de la rentabilité au plaisir de l’imprévisible.
Nuisances de la compétitivité
Dans notre société de compétition, les relations entre les êtres sont gangrénées par le conditionnement à égaler autrui pour mieux l’écraser ensuite. Lefeuvre et André jouent la caricature de ce fonctionnement social. Le dominant dédaigne le dominé ; celui-ci est hypnotisé par celui-là. Les échecs du second rendent facile le triomphe du premier. Mais néanmoins, modestement, irrévocablement la simplicité et la sincérité du plus faible finissent par miner la superbe de qui se croyait le plus fort.
L’évidence du contenu tient aux performances physiques du duo, à l’inventivité permanente des gags, à la renonciation de tomber dans un spectaculaire frimeur. Complices, les interprètes n’ont pas nécessité d’ajouter des mots à leurs actes. Ils trouvent les gestes justes pour être drôles autant qu’humains. Ils concluent au moyen d’un générique nourri de dérision et qui flirte avec l’idée de solidarité.
Michel VOITURIER, Bruxelles










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