Théâtre - Avignon Off
Sixième solo
Embarquement immédiat
Par Corinne DENAILLES
Sous la plume de Serge Valletti la langue devient folle, elle prolifère dangereusement. Les images explosent, fusent en un feu d’artifice qui n’a rien d’artificiel mais doit tout à l’incroyable liberté poétique de l’auteur. Valletti s’était avisé que Shakespeare avait eu la cruauté de n’accorder aucun texte à Yorik le bouffon, personnage spectral qui recueille les confidences d’Hamlet sans jamais pouvoir intervenir et que l’on connaît sous l’apparence du célèbre crâne auquel le prince confie ses angoisses et ses interrogations.
Né du souci de réparer cette injustice littéraire criante, ce "Sixième solo" est d’abord celui de Gordon, l’acteur pressenti pour le rôle qui nous raconte des expériences improbables d’une vie quelque peu chaotique. Le voilà en costume de marié très chic, jaquette et gilet gris convié à un mariage qui n’est pas le sien et auquel il n’arrivera jamais. Il raconte comment il a été deuxième pousseur pour un sport étrange, comment il s’est retrouvé vêtu d’un manteau de singe.
Soudain, de Grenoble, le voilà au Mexique, chez les Mayas, connus pour leur célébration de la fête des morts avant d’atterrir en Belgique pour de nouvelles aventures. De digression en digression, de changement de cap en association d’idées, les images filent, s’alimentant à une source intarissable, et nous emportent dans une déambulation fantasmatique d’où l’on sort comme groggy, et le sourire aux lèvres.
Ce voyage fantasque, exubérant et baroque qui trouve toujours le rire ou le sourire au détour d’une phrase (« sourire, c’est rire dessous », dit Gordon) est conduit par le très talentueux Sébastien Rajon, qui avait mis en scène, entre autres, l’excellent Changeling (Vice(s)-versa), œuvre étrange et baroque de Thomas Middelton et William Rowley. Sa mise en scène du Balcon de Jean Genet avec Michel Fau a été une belle réussite.
Le texte de Valletti qui ne se laisse pas dompter facilement, a trouvé son maître. Jacques Frantz, stature imposante et voix sonore, s’en empare avec une formidable énergie, dans une sorte de rage impétueuse qui laisse filtrer la fragilité du personnage au détour d’une phrase, d’un geste et le rend tout à coup émouvant.






