Publié le 18 juin 2009
Celle d'un Biedermann* accroché à ses prérogatives et sa confortable petite vie, nous la voyons encore aujourd'hui dans cette version de la pièce de Max Frisch. Car il y aura toujours "des incendiaires", terroristes, rebelles de banlieues, révoltés de tout poil… des extrémismes de forme moderne.

Qu'on la définisse fable ou farce, l'œuvre première de Max Frisch n'est pas à prendre au premier degré et n'a rien perdu de sa force en plus de cinquante années. Elle fut en effet créée en 1952 et l'auteur, Zurichois, a immanquablement pensé à sa paisible ville, conservatrice et bien pensante et à certains de ses concitoyens.

Les méfaits de pyromanes font la une des journaux de la ville; les incendies s'y multiplient et alimentent les discussions de comptoir. N'est pas en reste à proférer des menaces bravaches : monsieur Biedermann, fabricant cossu de lotions capillaires. Quand un quidam équivoque, qui l'a entendu, vient frapper à sa porte, il va lui céder de plus en plus son terrain, lui qui, par ailleurs, entend ne pas être dérangé par un suicide pour renvoi dans sa propre petite entreprise.

Aveuglé par son ego, croyant que tout peut s'acheter, ce brave négociant s'obstine à ne pas voir le danger, surtout quand "ce n'est pas chez nous, dieu merci !" que les sirènes retentissent… Il va jusqu'à pactiser et introduire lui-même le/s loup/s dans sa bergerie. Est-ce par veulerie qu'il se bouche les yeux et les oreilles ? Ou bien serait-ce, comme le dit le chœur, que "le destin s'est transformé en stupidité" ?

La présence de ce chœur chanté/parlé, façon antique, comme une parodie de tragédie grecque, met une distance tragi-comique, sarcastique, dans le drame et prépare la fin, quand le comportement de Biedermann atteint des sommets de bassesse et de compromissions. On ne peut que rire alors de la catastrophe prévisible.

Gielens, homme orchestre, attentif et actif à toutes les fonctions


On pourrait dire de Ruud Gielens, ce véritable homme de théâtre complet, bien connu de la scène flamande, qu'il est un artiste engagé politico-socialement. Il le revendique d'ailleurs tout en se démarquant de tout didactisme. C'est le même Gielens qui a réalisé "They Eat People" (fin 2008), une satire des coulisses du marketing politique.

Pour ce projet-ci également, il a été présent à toutes les étapes ainsi qu'à toutes les fonctions de sa réalisation. C'est qu'il s'est passionné pour l'œuvre de Frisch et y a vu des analogies avec l'époque actuelle faite d'individualisme forcené, d'égoïsme et d'opposition entre nantis et démunis (sans papiers, licenciés…).

Il a aussi apprécié l'humour caustique de Frisch car il a "le pouvoir de relativiser son propre moi", ce dont Biedermann est absolument incapable. C'est en cela qu'il est le personnage grotesque de la pièce, excellemment interprété par Willy Thomas, alors que "ses" femmes, l'épouse, Gert Portael et la bonne, Iris Van Cauwenbergh, paraissent plus sensées, mais soumises.

Fuyant le réalisme, Ruud Gielens a imprimé sa patte faite de dérision, d'actions parfois loufoques quand se disent des choses qui ne sont graves qu'en apparence et que les véritables enjeux sont ailleurs. C'est tout naturellement qu'on arrive à la sorte de folie qui s'empare du digne logis, avant qu'il ne soit détruit, à l'image d'une société qui se croit toute-puissante et porte ainsi en elle des germes de provocation et de violence.

Suzane VANINA, Bruxelles

Biedermann en de brandstichters
Bruxelles - Belgique Du 06/06/2009 au 19/07/2009 à 20h KVS Bol 9 quai aux Pierres de Taille, Bruxelles Téléphone : +32(0)2.210.11.12. Site du théâtre  

Biedermann en de brandstichters

de Max Frisch

Théâtre
Mise en scène : Ruud Gielens assisté de Inge Floré
 
Avec : Claudine Bogemans, Stefaan Degand, Jeroen Perceval, Gert Portael, David Strosberg, Willy Thomas, Iris Van Cauwenbergh

Traduction en néerlandais : Sarah Elsa, Ivo Kuyl, Ruud Gielens
Dramaturgie : Ivo Kuyl
Décor : Marcel Thumas
Chœur : Bruno De Canne, Sander De Winne, Bob Selderslaghs, Wouter Vande Ginste
Costumes : Anne Weckx
Lumière : Marc De Boelpaep,
Musique : Jan Van Outryve

Photo : © Bart Grietens