« Carmen » manquait au tableau de chasse d'Olivier Py. Le metteur en scène, qui depuis une dizaine d'années décape le répertoire lyrique (le plus souvent pour l'Opéra de Genève), ne s'était jamais attaqué à la fameuse bohémienne sublimée par Bizet qu'on jurerait pourtant faite pour lui. Voilà chose accomplie à l'Opéra de Lyon dans un spectacle qui laisse perplexe. Moins pour le côté provocateur, outrancier, habituel chez le metteur en scène, que par sa forme hybride bizarre, voire monstrueuse, entre cabaret berlinois, revue des Folies Bergères, cinéma expressionniste, film noir américain, carnaval nordique...
Pour Olivier Py, il s'agit de « libérer « Carmen » de sa couche de folklore espagnol de pacotille qui ne servait qu'à tromper le bourgeoisie de l'époque ». S'appuyant sur Nietzsche, grand admirateur de « Carmen », il développe tout un discours sur la « mystique sauvage » et la « revanche des perdants et des exclus » qu'incarne la bohémienne sans foi ni loi. De l'Andalouse de Mérimée mise en musique par Bizet, il fait une « Africaine » qui danse en costume d'Eve « sous le regard de la mort ». On l'a compris il s'agit de soumettre l'indomptable Carmen à la méthode de la déconstruction.
Le problème, c'est que le metteur en scène a manifestement entraîné les décideurs de l'Opéra de Lyon dans son sillage et que tout, dans cette production, a été investi dans le dispositif scénique, au détriment de la musique et du chant, parents pauvres du spectacle. Il y a plus d'Olivier Py que de Georges Bizet dans cette « Carmen » qui bat tous les records de prépotence du metteur en scène.
On se perd dans la kyrielle de références convoquées sur scène, évoquant tout sauf l'Espagne. Un décor pharaonique accapare le plateau : posé sur un socle tournant gigantesque un immeuble de brique noire, façon New York « West Side Strory », montre tour à tour dans ses rotations, ses facettes : tantôt façade de cabaret à l'enseigne du « Paradis perdu », tantôt hôtel de passe, tantôt coulisses, tantôt scène de spectacle cernée d'une rampe d'ampoules électriques.
Sous les lumières crues, la clique des cigarières-choristes menée par la rousse Carmen est devenue une troupe de danseuses aux seins nus des Folies Bergères, croulant sous les plumes, les strass et les paillettes, sous le regard lubrique des soldats de la garnison et des maquereaux qui traînent dans les parages. L'enjeu, c'est moins la séduction que l'abattage. Inévitablement, la troupe compte son lot de travestis faméliques. Quant au brigadier Don José, tombé dans les griffes de la tigresse enjoleuse Carmen, il finit en clown pathétique, comme le professeur Rath dans « L'Ange Bleu ». Pour le cas où l'on oublierait qu'il s'agit d'un spectacle à ne pas prendre au pied de la lettre, un accessoiriste est toujours affairé dans un coin à rectifier quelque détail.
Ce qui a été oublié, en revanche, c'est que « Carmen » est avant tout un opéra et que la grande affaire de Bizet, c'est la musique et le chant. Bombardé récemment chef, Stefano Montanari, violoniste de renom spécialisé dans le baroque, n'est manifestement pas taillé pour diriger une œuvre d'une telle puissance orchestrale. Du coup, la formation de l'Opéra de Lyon sonne nettement moins bien qu'à l'accoutumée, qui plus est pas toujours en phase avec les chanteurs.
S'ils ont l'âge de leur rôle, les solistes n'en ont pas la carrure, surtout pour les rôles principaux. La soprano italienne Josè Maria lo Monaco est une Carmen rien moins que sensuelle, anguleuse dans les gestes comme dans le timbre, dépourvu de charme. Plus émouvant, le ténor coréen Yonghoon Lee est manifestement handicapé par la prononciation du français, la voix est empâtée et peine à moduler le chant de l'amour sans retour. Enfin, le baryton Giorgio Caoduro campe un torero Escamillo sans relief.
Noël TINAZZI, Lyon










sur DailyMotion


