La trilogie inaugure le joli théâtre Ephémère, belle structure provisoire de bois clair monté dans les jardins du Palais-Royal pour une grande année, le temps des travaux salle Richelieu. Et ce cadre sied parfaitement au spectacle qui se trouve comme allégé des ors de Richelieu. En 1978 les comédiens français avaient joué la pièce à l’Odéon sous la direction du grand Strehler. Françon s’en est peut-être souvenu comme pourrait le laisser penser le choix de la traduction de la pièce par Myriam Tanant, assistante du metteur en scène italien, ainsi que l’ambiance un peu tchekhovienne, sensible dans l’ambiance et le décor de L’Aventure de la villégiature, avec cette terrasse qui donne sur le lointain, cette sensation de vibrations dans l’air.
Bien que les enjeux soient différents, d’une certaine manière, la pièce écrite en 1761 annonce bien la fin d’un monde, si ce n’est la Révolution française, c’est tout au moins un modèle social en perte de vitesse. Les pauvres bourgeois qui singent les manières de l’aristocratie courent après le leurre des apparences, confondant l’être et le paraître, et travaillent sûrement à leur perte. Dans le premier volet de la trilogie, La Manie de la villégiature, on voit deux familles de Livourne s’agiter dans les préparatifs de la villégiature annuelle obligatoire pour tenir son rang et sa réputation, à l’instar de Monsieur Jourdain qui mimait les gens de qualité. L’Aventure de la villégiature montre tout ce petit monde en représentation et les drames et intrigues qui se nouent. Enfin, Le Retour de la villégiature sonne le moment le retour au réel.
D’un côté un frère impécunieux, Leonardo, (Laurent Stocker) et sa sœur capricieuse et survoltée, Vittoria (Anne Kessler, exaspérante à souhait et fort drôle) ; de l’autre un père bonne pâte, Filippo, (touchant Hervé Pierre) et sa fille Giacinta qui le mène par le bout du nez (étonnante composition de Giorgia Scallet qui, douée d’une présence profonde et changeante, irradie de l’intérieur). Leonardo, horrible jaloux, est amoureux de Giacinta. Mais surgit Giugliamo (Guillaume Gallienne inattendu et convaincant) qui va enflammer la séduisante Giacinta sans arriver à ses fins. Giacinta, héroïque, ou trop occupée du qu’en dira-t-on, ne cédera pas à sa passion et épousera celui qu’elle n’aime pas.
Dans cette galerie de portraits haute en couleur, citons aussi le couple improbable formé par le pique-assiette de service (irrésistible Michel Vuillermoz) et la vieille sœur de Filipppo (épatante Danièle Lebrun, douée d’une vraie nature comique) qui troussent des scènes de comédie réjouissantes dans l’Aventure de la villégiature. On est d’abord surpris de voir Eric Ruf et Elsa Lepoivre dans les rôles de domestiques, mais finalement, ils donnent du poids à ces personnages secondaires qui, comme chez Molière, sont les seuls à garder la tête sur les épaules dans ce monde de frivolité.
Un jeu très rapide
Françon signe une mise en scène classique mais efficace qui fait la part belle aux acteurs, tous formidables, et prend des partis personnels dans la distribution et la direction d’acteur. La scénographie sobre et ingénieuse, les belles lumières transparentes, contribuent à la réussite du spectacle. Cela se joue à toute allure, et la frénésie qui s’empare de certains personnages au regard de la futilité de leurs préoccupations fait rire tout en soulignant leurs tares. Vittoria, hystérique, femme perpétuellement au bord de la crise de nerf pour une robe, son frère Leonardo, hors de lui par jalousie. Vittoria et Giacinta se font des simagrées en forme de courtoisies et trottinent comme des poupées mécaniques.
Le rythme effréné se ralentit quand vient le dénouement dramatique. Leonardo est ruiné, Vittoria se retrouve mariée avec Giugliamo qui se meurt d’amour pour Giacinta. Le principe de réalité s’est abattu sur ces pauvres pantins qui n’ont rien compris à l’histoire et que Goldoni maltraite brillamment en allant jusqu’à faire parler Giacinta comme un personnage manipulé par son auteur, dans une adresse au public digne de Pirandello.
Du début tourbillonnant au sombre dénouement, la pièce met progressivement à nu notre pauvre condition d’animal social, ce que la mise en scène de Françon rend parfaitement bien.
Corinne DENAILLES, Paris














