Plus que son premier roman, Education européenne, La Promesse de l’aube, paru en 1960, est peut-être le véritable roman de formation de Romain Gary. L’écrivain réinvente son enfance en Russie, en Pologne, à Nice, il raconte les années difficiles, les privations, la guerre mais surtout, son récit, plus autofiction qu’autobiographie, est un hommage majuscule à sa mère, envahissante, exubérante, fantasque et aimante.
Débordante de vitalité et d’imagination, elle a exercé mille métiers pour nourrir son petit. Elle vouait un culte sans borne à la France au point que dans sa petite ville de Vilno, elle se faisait passer pour la représentante du grand couturier Poiret. Cette mère qui avait prédit avec certitude à l’enfant qu’il serait ambassadeur et écrivain (Gary fut consul de France et décoré par De Gaulle), a caché son décès à son fils durant trois ans, alors qu’il était à la guerre, en écrivant plus de 200 lettres qu’elle fera poster régulièrement par une amie.
La mère de Gary, une figure immense qui à la fois lui a insufflé toute la confiance en soi qu’on peut donner à un enfant et l’a empêché de grandir : « Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais ».
Romain Gary vouait un tel amour à cette mère hors norme qu’il a fini par se résoudre à lui obéir, pour lui faire plaisir : « J’étais pour ma part décidé à faire tout ce qui était en mon pouvoir pour qu’elle devienne, par mon truchement, une artiste célèbre et acclamée et, après avoir longuement hésité entre la peinture, la scène, le chant et la danse, je devais un jour opter pour la littérature qui me paraissait le dernier refuge, sur cette terre, de tous ceux qui ne savent pas où se fourrer. »
On ne se lasse pas d’entendre ces histoires hautes en couleur racontées par le talentueux Bruno Abraham-Kremer. Le comédien est un habitué des solos, exercice difficile entre tous dont il est un maître (on se souvient entre autres de sa très belle interprétation du texte d’Eric-Emmanuel Schmitt, Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran). Il est plus qu’un conteur, il s’introduit dans la fiction, se glisse entre les pages du roman dont il fait se lever les images. Au cœur de la scénographie sobre et traversée de ligne de force de Philippe Marioge, Abraham-Kremer trouve son rythme, accélère, prend des temps, provoque des ruptures, invente des circulations. En fond de scène, un rideau de théâtre, le théâtre intérieur de Gary et l’évocation du métier de comédienne de sa mère.
Le comédien se glisse dans la peau du narrateur, prend l’accent russe extravagant de sa mère, joue tous les personnages mais sans insister, comme pour esquisser une silhouette. Il fait rire, émeut, en un mot nous embarque. Il y a dans l’écriture de Gary une légèreté mélancolique, une empathie naturelle pour les êtres, qui pourrait s’apparenter à ce que Albert Cohen, un autre écrivain fou de sa mère, appelait « tendresse de pitié ».
Abraham-Kremer est un passeur hors pair. Quand il fait mine de « lever les yeux vers la lumière pour séduire les filles », comme sa mère a appris à le faire au petit Romain, on entrevoit l’enfant que cet immense écrivain n’a jamais cessé d’être. Un moment de grâce qui outre le bonheur du spectacle, donnera peut-être envie de (re)découvrir Romain Gary (et Emile Ajar) l’auteur des Racines du ciel (prix Goncourt), de La vie devant soi, et aussi d’un beau roman moins connu, Les Cerfs-volants, le dernier écrit et un des plus beaux.
Corinne DENAILLES, Paris











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