Bad trip... Était-ce un cauchemar ces êtres-fantômes s'agitant dans une ambiance ouatée avec brouillard et voiles volants rappelant les films d'horreur, et criant ou laissant exploser leur rage sur fond sonore permanent, parfois assourdissant ? Un rêve ces quatre personnages, plutôt jeunes - un Noir et trois Blancs, soit deux hommes et deux femmes, parfois se parlant à quatre autour d'une table ronde, parfois deux en face à face mais à bonne distance, et parfois un seul, en pétage de plomb avec dispersion de papiers à tout va... Pas de lien apparent dans tout cela mais on repense à Nougaro et la fin de sa chanson "Faites que ce soit un mauvais rêve, réveillez-moi", et ces "éclairs aveuglants" qui sont autant d'artifices de théâtre : fumigènes, tulles-supports à projections, vidéos, surtitres, caméras, micros, etc. Nous ne rêvions pas, nous étions dans la grande salle du Théâtre National à Bruxelles !
D'après ce que l'on peut apercevoir, les personnages n'ont pas l'air heureux, sauf à un moment quand l'un des Blancs déballe fébrilement un grand colis qui s'avère être, non pas une poupée gonflable, mais un mannequin réplique de lui-même, et seul compagnon possible pour un solitaire. Les autres tableaux consistent en quelques (minces) dialogues : constats de médiocrité pour le personnage féminin (sans entrain, elle "bosse pour une boîte de trucs"), et pour tous d'impuissance, de résignation, d'incompréhension des autres, d'incommunicabilité... Pire, le Noir est "comme" emprisonné, sent qu'il "s'efface" et son parcours se termine très mal.
Si les autres personnages (tous sans nom) "jouent le non-jeu", on doit une présence charnelle à El Hadji Abdou Rahmane Ndiaye qui, en français ou en sa propre langue wolof, remue quelques éléments de participation empathique chez les spectateurs happés-fascinés par le côté spectaculaire de la réalisation. Ce n'est qu'après réflexion a posteriori qu'ils penseront que l'idée devait être de les plonger directement dans "la sensation", dans le cauchemar réel que vivent des exilés de toutes sortes.
Même pas une heure pour traiter d'exil, et au pluriel...
Ce thème a été souvent décliné sur nos scènes, et de toutes sortes de façons : monologues, ou pièces, tirant leur inspiration du vécu de personnes imaginaires ou existantes, dont certaines n'hésitant pas à se mettre en scène... docu-ciné-théâtre avec témoignages de résidents du "centre d'accueil" bruxellois du Petit Château...etc. Le jeune auteur-metteur en scène Fabrice Murgia a choisi, avec sa compagnie"Artara", une forme plus originale, esthétique et distanciée, dans le style qui l'a fait remarquer et apprécier : le spectacle multimedia dont trois réalisations avant celle-ci ont confirmé le brio.
Deux cas bien différents sont le plus clairement approchés, comme représentatifs de la thématique abordée : celui du jeune Noir diplômé exilé en Europe, sans papiers comme sans perspective d'avenir ; celui du jeune Blanc exilé de lui-même, avec papiers mais sans perspective d'avenir pour cause probable de vide existentiel. Les deux autres cas sont moins évidents à saisir pour le spectateur dit moyen : un "burn-out", un suicide..., tandis qu'une jeune-fille-en-blanc lui inspirera bien des hypothèses...
Fabrice Murgia (né en 1983) est considéré comme une valeur montante sûre du Théâtre National qui, après l'avoir intégré dans une équipe jeune, n'hésite plus, lui faisant entière confiance désormais, à le propulser vers une consécration internationale. Son ébauche de projet, annoncé "Création Fabrice Murgia" en début de saison 2011/2012, est donc devenu"ExilS", et is'inscrit dans un grand et ambitieux projet artistique européen.
Suzane VANINA, Bruxelles











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