Une auteure contemporaine a voulu revisiter un des romans les plus fameux de Stevenson pour ensuite porter le résultat à la scène. "Hétérogénéité" disait-il pour parler de son mal-être en observateur clinique qu'il se forçait à être, s'essayant à une introspection méthodique. Obsession mobide et détresse profonde sont les deux faces de ce cas de névrose très particulier. Double personnalité... seulement ? Ne sommes-nous pas tous "à facettes", étonnantes autant que multiples ? Qui ne l'a pas déjà ressenti ?
"Ecoute-moi bien, Utterson. Je sollicite ton attention comme une faveur. Il faut bien, dans cette histoire, que je m'adresse à quelqu'un." Et le comédien face public ne cessera en réalité de s'adresser aux spectateurs, l'un ou l'autre... Mais, pensera celui-ci, est-ce là le début de ce fameux classique de la littérature fantastique, devenu même symbole de personnalité double ? Le dernier chapitre du roman (en anglais) :"Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde" s'intitulant "Henry Jekyll expose complètement son cas", c'est par la fin que Christine Montalbetti fait commencer sa pièce.
Stevenson lui même parlait d'un"Cas" à propos don son anti(héros). Paru en 1866, ce court roman est lui aussi particulier, dans une oeuvre riche en romans d'aventures dont l'exemple le plus célèbre est "L'Ile au Trésor". Plutôt que fantastique il est "d'anticipation", par rapport à la possibilité de drogue synthétique pouvant produire la dissociation de la personnalité et en tant que préfiguration de la psychanalyse freudienne avec les effrayantes puissances de l'inconscient intuitivement décelées par Stevenson.
On y verra encore plus classiquement une représentation du vice et de la vertu, de l'éternel et classique "fossé entre le Bien et le Mal, dualité qui tout à la fois divise et compose la nature humaine", ou une plus discutable représentation de la schizophrénie... A moins encore que l'on n'y devine une dénonciation des dérives de la recherche scientifique ?
On songe à un cousin de Hyde-Jekyll, Jack l'Eventreur, autre prédateur et "serial killer" avant la lettre. Et en l'actualisant, on peut transposer le questionnement : "monstre ou homme ordinaire, avec sa part de bestialité survivant en lui"?
London by night...
Le style d'écriture de Christine Montalbetti est à mi-chemin entre le contemporain et celui du XIXè siècle, un compromis qui préserve l'ambiance rétro quoique, peut-être, un soupçon de "british touch" (et moins d'expressions bien actuelles : le Dr Jekyll, "un gendre idéal" ?) n'eut pas été malvenu étant donné le contexte : les patronymes, l'évocation de Londres, le smog, la Tamise... mais surtout l'aura d'inquiétude due à l'insécurité de la grande ville ? Chaque spectateur jugera.
Le son grave du violoncelle et la présence énigmatique de Kacper Nowak, sont comme un autre double trouble de Jekyll. Dans ce rôle-piège plutôt casse-gueule, on peut applaudir la performance d'un grand acteur. Emmanuel Dekonninck utilise l'intelligence du corps comme son intellect pour rendre compte des tourments vécus par Jekyll-Hyde. Il nous sauve d'une transformation réaliste de l'homme en animal, de l'aspect réducteur d'un monstre grandguignolesque. Il fait beaucoup mieux, il laisse aussi parler son corps, sans artifices et postures, et l'on sait que l'art de suggérer permet d'induire davantage un sentiment d'angoisse ou de malaise profond chez le spectateur... avant sa réflexion sur la nature humaine, ses dilemmes et luttes internes. Du reste, plusieurs passages du roman originel indiquent qu'il s'agit plutôt de données symboliques, d'une dissociation spirituelle et non charnelle; Jekyll n'est pas un loup-garou.
Dans l'intimité de la petite salle des Martyrs (!), une belle scénographie de Philippe Hekkers, les projections noir/blanc "magiques" de Vincent Pinckaers, la lumière de Benoît Theron, la bande-son originale de Christian Leroy..., la mise en scène d'Elvire Brison a dosé subtilement tous les ingrédients pour faire de ce monologue un grand moment envoûtant.
Suzane VANINA, Bruxelles











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