Publié le 30 janvier 2012
Un huis clos électrique, physique et mental, un suspense dans l'usine d'électronique multinationale "en phase de restructuration" d'une petite ville industrielle d'Ecosse, et qui pourrait, qui sait, se passer ailleurs, en Belgique, en France, en Europe...

Deux ouvriers, Gary et Eddie, préparaient un coup fumant à la veille d'une visite de "consultants en management, pour un audit de l'entreprise". S'ils viennent de réussir leur exploit, qu'ils voulaient médiatiser : capturer un "haut responsable", un de ceux qui incarnent la tyrannie patronale, c'est grâce à la complicité d'un troisième larron, Tom. Lui, il est étudiant (en politique !) et a trouvé ce job de gardien de nuit en statut précaire, mais par la faute d'un malencontreux oubli, il fera, à son corps défendant, activement partie de l'aventure.

Et voici Gary & Eddie, nos Laurel & Hardy, méchamment transformés en tortionnaires. La comparaison comique s'arrête aux physiques et aux voix, complémentaires et ils vont se révéler très différents dans leur conception de cette action d'éclat. Ils vont découvrir ces différences dans les échanges plutôt rudes qui suivront l'arrivée du "patron" dûment impacté, proprement empaqueté, jeté sur le sol. Après avoir déversé une bonne dose de rancoeur sur leur victime, ce sera la surprise à l'enlèvement du sac qui dissimule son visage : l'homme est un Blanc, pas un Japonais.

Le dialogue qui suit annonce l'échange verbal et physique qui se poursuivra, gagnant en intensité et virulence. Gary reprochera à Eddie :" Il devait être Japonais, en général, ils sont Japonais..." - ce à quoi Gary répondra :"Ca aurait été mieux comme représentation d'une entreprise multinationale, tu comprends. Mais bon, c'est le propre de l'économie mondialiste, on ne sait jamais qui c'est qui commande."

Ce prétendu big boss nommé Frank ne se remet pas un sac d'hypocrisie sur la tête. Il assume sans arrogance, avec naturel, sa propre façon de comprendre la société. Certes différent dans son vécu, il apparaîtra fatigué, désabusé, bien moins "flamboyant" qu'imaginé et en bout du compte, comme un être humain, simplement, à mesure que les autres montreront leur côté sombre : tous renvoyés dos à dos à leur condition "humaine" avec tout ce que cela comporte de faiblesse.

Victimes, eux, des clichés, la capture déçoit nos deux bras cassés parce qu'elle ne correspond pas à ce qu'avait imaginé Gary, un descendant direct de glorieux communards, qui reste encore dans une logique syndicaliste, alors que pour Eddie, il s'agissait avant tout d'un "message", de frapper un grand coup médiatique par un acte violent gratuit. Pour se défouler de son vide existentiel, le voilà prêt à "commettre l'irréparable"...

Grâce à un lieu scénique intime, on entre de plein pied dans le registre d'un comédie drôlement bien troussée, avec un petit air de série Z !

Si nous ne sommes pas dans un huis-clos sartrien (Sartre est pourtant cité par Eddie), nous serions davantage dans un climat à la Ken Loach. Grégory Burke s'inscrit dans la lignée d'un Pinter et demande une interprétation qui ne peut souffrir de décalage avec les intentions de l'auteur; c'est le cas avec la traduction de Dominique Hollier et la direction d'acteurs de Georges Lini. Sa mise en scène est habillée par la scénographie d'Aurélie Borremans qui ne néglige aucun détail, jouant du paradoxe (comme par exemple l'arme amenée par Gary dans un sac d'une enseigne connue de fast-food, ou ces courants d'air situant l'endroit dévasté de l'usine...) et elle est soutenue par le solide métier d'Alain Collet pour les effets lumineux.

La distribution d'acteurs est sans failles, elle aussi : un Vincent Lécuyer/Eddie en petite gouape face à un Jean-François Rossillon/Gary dur et naïf à la fois, sous le regard apeuré d'un Tom/François Prodhomme dépassé, tandis que John Dobrynine/Frank manie une fois encore avec subtilité une palette de sentiments.
 
Avec le point de vue d'un humour grinçant plus que franchement rigolo, on revisite les tendances ou les dérives actuelles d'une société en perte de vitesse et de repères : surconsommation, gaspillage et course au profit, individualisme et globalisation, théories militantes et pragmatisme... Chacun y prend pour son grade, du pauvre plouc impuissant au PDG-et son pouvoir de licenciement (notamment), du rebelle au financier, de l'ouvrier âgé largué au jeune ouvrier blasé et craignant l'avenir...  les échos en somme de tous les désenchantés de l'existence.

Suzane VANINA, Bruxelles

Gagarin Way
Bruxelles - Belgique Du 17/01/2012 au 11/02/2012 à Du Ma au Sa : 20 h 30 Théâtre du Meridien chaussée de La Hulpe, 200, Watermael-Boitsfort Téléphone : +32(0)663.32.10 et +32(02)663.32.11 . Site du théâtre Réserver  

Gagarin Way

de Gregory Burke

Comédie Théâtre
Mise en scène : Georges Lini assisté de Chloé Antoine
 
Avec : John Dobrynine, Vincent Lécuyer, François Prodhomme, Jean-François Rossion

Traduction française : Dominique Hollier

Scénographie, costumes : Aurélie Borremans

Création lumière : Alain Collet

Régie : Nicolas Oubraham

Durée : 1 h 20 Photo : © Benoît Mussche  

Création-production : Théâtre du Méridien, Bruxelles

Avec le soutien du Ministère de la Communauté Française de Belgique-Service du Théâtre & Secteur des Arts Plastiques/COCOF/Commune de Watermael-Boitsfort/Loterie Nationale

Pourquoi "Gagarin way" ? Ou que sont nos héros devenus...Les célèbres et adulés cosmonautes devenus astronautes moins mythiques aujourd'hui, le besoin pour tout banal individu d'être star, "rien qu'un jour, un jour seulement", aurait-il remplacé une vision cosmique de l'homme ? Le titre de la pièce - traduite en 17 langues - est le nom d'une rue de Lumphinnans/West Fife/Ecosse, une région où eut lieu en 1984, une grève historique de mineurs qui se sont  ensuite recyclés dans l'électronique. "C'est l'économie qui décide du sort des populations, pas les hommes politiques" dit Grégory Burke, né en 1968... Les personnages de certaines de ses pièces n'ont pas oublié ce passé de communisme actif.