A mesure que le noir se fait dans la salle, une nuit très profonde descend sur le plateau car les nombreuses têtes qui émergent du fond du plateau, au-dessus d'un long mur, sont noires, elles aussi... Puis ils apparaîtront tous en petits groupes, silencieux, entrant doucement dans les rôles doubles prévus par la pièce : ils seront prince, duc, dignitaires...comme petits métiers du peuple et personnages féériques, endossant des costumes intemporels mélangeant moderne et tradition locale.
Ils sont quinze dont une chorégraphe et une musicienne avec ses instruments en direct, non pas élizabetains, mais exotiques : djembe, balafon... alors qu'un opéra de Purcell occupe la bande-son. Une brèche dans le mur et la forêt va littéralement envahir la scène. Les débats d'une petite cour et les bruits de la ville devenus lointains, place libre aux frémissements et présences furtives que la nuit va amener, tous sortilèges lâchés.
On le savait, Puck, ce Robin Good-fellow, n'est pas le gentil farfadet pour contes merveilleux, il aura bien davantage encore l'apparence d'un être maléfique, serpentant au service d'un très bel Obéron qui se joue d'une Titania à la redoutable sensualité. Les villageois et leur petit spectacle débordent de truculence sous leur apparente maladresse, la forêt elle-même est vivante par ses arbres qui se déplacent, et les fées sont ramenées à leur vraie dimension, celle d'enfants espiègles qui dansent, cabriolent, s'amusent.
Il est étonnant d'entendre à quel point la langue poétique et fleurie de Shakeapeare colle au tempérament africain. Les acteurs, non seulement se l'approprient avec un naturel confondant faisant se rejoindre et se mêler les continents et les époques, mais lui insufflent un sacré tonus, une fameuse dose de vigueur.
C'est bien le génie du plus grand dramaturge de tous les temps (dont ne finira jamais de découvrir les ressources et messages cachés), qu'après cette version du "Songe d'une nuit d'été" on ne pourra plus voir les personnages de Shakespeare en suivant uniquement les canons européens ! Voilà que nous sommes bluffés par une distribution insolite, soutenue par une direction d'acteurs, une mise en scène et une scénographie qui nous font comme un cadeau, une surprise. Une remarquable homogéneité au point qu'il faut remercier tous et chacun en particulier.
Un"Songe..." et un rêve africains
"Songe..." , aussi rêve de créateurs, un projet qui trouve (enfin) un magnifique aboutissement concret, d'abord dans la grande salle et les moyens techniques du théâtre national à Bruxelles. Par la suite - et ce n'est pas le moins intéressant - une tournée verra le retour au bercail, le Burkina Faso, pour les "Récréales"que dirige le comédien-metteur en scène burkinabé Etienne Minoungou.
C'est déjà à son invitation, en 2009, qu'Isabelle Pousseur, qui le connait depuis 2002, s'était rendue sur place pour des ébauches de ce qui deviendra le spectacle que nous avons pu applaudir : stages, formations, auditions, répétitions, entrecoupés de divers aléas, arrêts et mauvaises surprises jusqu'à une phase plus intense de travail dans la structure professionnelle mise à disposition par le théâtre national dont l'obstinée Isabelle Pousseur est artiste associée. Nous sommes en 2012, enfin, pour notre grand bonheur.
Suzane VANINA, Bruxelles











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