Le lieu s'inscrit en courbe jusqu’à l’avant-scène. C’est un mur terne et intemporel. Percé seulement d’une porte. Le sol est recouvert de sable noir. La lumière est sans éclat, artificielle. C’est là qu’évolueront les protagonistes de cette étrange histoire dont l’atmosphère semble se référer à Kafka.
Le propriétaire de l’immeuble où se situe l’action enlève des individus, les enferme durant des mois dans le bunker qui sert de cave. Il les rééduque à sa manière pour les aider à affronter le monde. Il y a une sorte de sadisme dans sa démarche basée sur un certain chantage, une violence à fleur de peau, un autoritarisme de gourou sûr de sa vérité et impitoyable pour qui n’y adhère pas totalement.
Ce pourrait être un épisode de science fiction, de série policière télé ou la transposition du fait divers sordide de ces séquestrations qui ont défrayé les chroniques judicaires des dernières décennies. Il n’y a cependant ici nulle prospective, nul réalisme. Et ce qui rend singulière cette pièce d’Arne Lygre, c’est qu’elle n’est pas le reflet d’une anecdote connue, ni une métaphore moralisante du totalitarisme, ni une dénonciation des dérives sectaires actuelles, encore moins une étude psychologique.

Langages des mots et des corps
D’abord et avant tout, c’est un travail sur la langue. Et même si cette écriture se place sur un autre plan, on songe à Beckett. Les répliques jouent avec leur ressassement. Les mots s’enfilent, défilent, filent en phrases souvent brèves et au vocabulaire courant. Leur référent n’est pas le ici et le maintenant, ni un ancrage dans un territoire langagier circonscrit à une localisation géographique identifiable.
C’est une langue qui met les comédiens en demeure de combiner trois défis : rester eux-mêmes, raconter un personnage comme s’il leur était étranger, le jouer en y mettant leur sensibilité. Les interprètes passent sans cesse du ‘il’ ou du ‘elle’ au ‘je’, suscitant distance et proximité, extériorisation et intériorité. Leur discours mêle tout cela, y compris des didascalies données comme si elles appartenaient aux rôles.
Le lieu est clos. Le temps est irrationnel. Le pathétique est présent sans le pathos. Les actes posés s’articulent non en illustration de la parole mais en contrepoint. Ils sont presque chorégraphiés. D’où une perception insolite d’existences à la fois abstraites parce que nées des seuls mots, à la fois réelles puisque allusives à des faits connus et incarnées par des acteurs.
Ceux-ci parviennent aisément à alterner des moments de travail dépourvus d’émotions ou de sensations vécues, des descriptions neutres, des actes physiquement engagés, un certain anonymat des personnages (un seul porte un prénom), l’extrême personnalisation de leurs relations.
Michel VOITURIER, Lille











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